Il y a longtemps qu’un roman ne m’a plus envoûté comme "L’Accordeur de pianos" de Pascal Mercier. Entre les romans qu’on apprécie pour telle ou telle qualité, ceux qu’on aime parce que l’on s’y retrouve, ceux qu’on admire parce qu’ils sont des chefs-d’œuvre, et les romans intellos pour séminaires universitaires qui tombent des mains, il existe des romans qui envoûtent. Ce sont ceux que portent une invention d’enfer, une écriture inspirée, la violence des sentiments, des brûlures de l’âme. "Les Météores" de Michel Tournier, "Le Docteur Faustus" de Thomas Mann, "Le Tambour" de Gunter Grass, certains Faulkner sont de ceux-là.

"L’Accordeur de pianos" relève de cette catégorie. Son auteur, né à Berne en 1944, est un écrivain de langue allemande qui vit aujour- d’hui à Berlin. Il lui faut peu de pages pour accrocher son lecteur, et dès ce moment il ne le lâche plus, grâce à un art du suspense et du rebondissement qui fait penser à John Le Carré, comme l’a écrit le critique du grand journal "Die Zeit", mais avec un raffinement proustien dans la dissection des sentiments.

ABATTU DANS "LA TOSCA"

Un soir, au Staatsoper de Berlin, tandis qu’au troisième acte de "La Tosca" des soldats mettent en joue le peintre Cavaradossi, sur la terrasse du château Saint-Ange, le célèbre ténor Antonio di Malfitano s’écroule, tué d’une balle tirée de la salle. Un homme se laisse arrêter sans résistance. Ses enfants, des jumeaux, Patrice et Patricia, prévenus, accourent, elle de Paris, lui de Santiago du Chili. Qu’est-ce qui a poussé Frédéric Delacroix, accordeur de pianos réputé, à commettre un meurtre? Mais est-il sûr que ce soit lui? Ils iront de surprise en surprise, et nous avec eux.

Par le truchement de "journaux" qu’ils rédigent chacun de leur côté, mais en se promettant de se les communiquer le moment venu, Patrice et Patricia vont nous associer à leur découverte de la véritable personnalité de leurs parents, de leur jeunesse, de leurs ambitions déçues, de leurs rêvesavortés, mais aussi de l’amour qui les rive l’un à l’autre depuis plus de vingt-cinq ans.

Frédéric, enfant d’une mère serveuse au buffet d’une gare suisse et qu’il perd à l’âge de sept ans, passera la plus grande partie de son enfance dans un foyer, avant d’être adopté par un accordeur de pianos aveugle qui lui apprend les secrets de son métier. Comme il a l’oreille absolue, il deviendra un accordeur des pianos Steinway que les plus grands pianistes réclament. Or depuis le jour où il a assisté à une représentation d’opéras, il n’a cessé d’en écrire sans qu’aucun ne soit jamais monté. Mais cette déception, cette humiliation font-elles de lui un assassin?

Son épouse a rêvé d’une carrière de danseuse étoile, mais la vie ne l’a pas permis: elle est devenue en secret morphinomane. Les jumeaux ont tissé entre eux une relation fusionnelle qui les a conduits à l’orée de l’inceste. Ils se sont aussitôt fuis, elle à Paris, lui en mettant l’Atlantique et les Andes entre sa sœur et lui. Et les voilà, six ans plus tard, confrontés à leur enfance et à eux-mêmes, en même temps qu’à des visages de leurs parents qu’ils ne soupçonnaient pas.

À quoi vont conduire les découvertes qu’ils vont faire? Nous ne le dirons pas. Mais l’intelligence de l’auteur, sa culture, ses diaboliques dévoilements progressifs, sa savante orchestration de multiples thématiques, l’association de la grande tradition littéraire de l’Europe germanique à l’art très français d’auscultation des âmes de Racine à Proust, font de "L’Accordeur de pianos" un roman à rebondissements qui émeut, passionne, terrifie - bref, envoûte.