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Erik Orsenna est assurément l’un des écrivains les plus éclectiques de l’Académie française. Les plus voyageurs aussi. Depuis "La grammaire est une chanson douce", en 2001, il s’offre tous les deux ou trois ans le plaisir d’un petit retour en enfance, par le truchement d’un conte sur la langue française qui s’attache tantôt à la syntaxe, tantôt à la lexicologie.

C’est bien des mots et de leur étymologie qu’à l’intention des grands enfants que nous restons à tout âge, il traite dans son dernier opus. L’histoire, derechef, se situe dans un mystérieux archipel antillais tout proche de la Jamaïque, où règne, en Président à vie, le tyran Vidiadhar Surajprasad Nécrole, qui pourrait aussi bien être d’origine turkmène.

Nécrole, à n’en point douter, est un féroce ennemi de la langue au motif qu’elle véhicule d’intolérables aspirations à la liberté. "Chez Nécrole, la malfaisance et le grotesque se faisaient la courte échelle pour atteindre des sommets. Comme chez Kadhafi en Libye, comme chez un certain empereur Bokassa, au centre de l’Afrique." Et l’obscur despote, en l’occurrence, de réduire à douze verbes la langue légale de l’île : naître, manger, boire, pisser, déféquer, dormir, se marier, divorcer, travailler, vieillir, mourir et acclamer le Président à vie.

Il n’en faut pas tant pour retrouver Mlle Laurencin, la blonde maîtresse d’école, au cœur d’une insurrection pacifique dirigée contre cette affreuse restriction du vocabulaire courant. D’autant qu’entre-temps, l’ignorance au pouvoir a même bouté le feu à la prestigieuse bibliothèque du Capitan, vieux navigateur reconverti dans la collection de dictionnaires. Toutes sortes d’encyclopédies sur les papillons d’Asie, les vents du monde, la traduction arabo-esquimau, les injures slovènes et l’on en passe. Mais il n’en reste rien, puisque tout a brûlé, devant l’inertie des pompiers qui ont reçu des instructions d’immobilisme en haut lieu.

Qu’à cela ne tienne, la lutte continue dans la classe de Mlle Laurencin, dont les petits élèves - parmi lesquels Jeanne, la narratrice, brille par sa sagesse - continuent d’apprendre à décortiquer les mots et même à en recomposer d’autres. Ils découvrent peu à peu les mots d’origine grecque ou latine, mais également arabe (coton, sucre, magasin), russe (bistro), tupi-guarani (ananas), et ainsi de suite à l’infini. La langue, en effet, est un tissu, un patchwork, las trop souvent dominé par la souveraineté américaine.

Au reste, "il ne faut pas croire que les mots interdits se sont laissé faire. Dès le lendemain, ils se rassemblaient sur la place de l’Indépendance pour crier leur colère". Il y a de l’émeute dans l’air, que Nécrole tend à réprimer par les gaz lacrymogènes. Tandis qu’une nuit, les policiers ont arrêté tous les mots d’origine étrangère. "Mais les hommes créent les mots qui à leur tour créent les hommes", professe la maîtresse, dont la guérilla étymologique ne fait enfin que commencer.

La Fabrique des mots Erik Orsenna (illustrations de Camille Chevrillon) Stock 140 pp., env. 15 €