Récompensé par la somme de 30 000 €, le prix Décembre a été attribué ce lundi au dernier roman de la française Christine Angot, déjà écoulé à 85 500 exemplaires depuis sa sortie en août. Par huit voix sur douze, "Un amour impossible" (publié chez Flammarion) a été préféré au premier tour à "Victor Hugo vient de mourir" de Judith Perrignon (L’Iconoclaste) et à "Mémoire d’Outre-Mer" de Michaël Ferrier (Gallimard).

Décerné chaque année fin octobre-début novembre, ce prix qui se veut une sorte d’anti-Goncourt a été créé en 1989 sous le nom de Prix Novembre. Certes plus adéquate, l’appellation d’origine dut être abandonnée en 1999, le mécène d’origine qui avait déposé l’appellation cédant lui aussi la place à un autre soutien financier en la personne de Pierre Bergé.

Cette année, Christine Angot figurait aussi dans la première sélection du Goncourt (pouvant prétendre à nomination dans la course au Goncourt des lycéens) avant d’en être retirée. Dans sa carrière, Christine Angot n’a d’ailleurs remporté jusqu’ici que des prix périphériques.

Amour et brutalité

"Un amour impossible", le meilleur roman de Christine Angot, vient clore tout un cycle d’autofiction consacré au drame qu’elle a vécu adolescente quand elle fut, durant des années, abusée par son père. On y retrouve les personnages déjà connus et le style sobre, si juste, de l’écrivaine. Mais ici, au-delà du retour très prude sur des épisodes sordides, il se dégage de ce livre une vraie leçon d’amour, une sorte de douceur qui peut resurgir à l’heure des bilans.

Christine Angot, 56 ans, parle de sa relation longue, passionnée, difficile, névrosée, peut-être enfin apaisée, avec sa mère, Rachel Schwartz, 83 ans aujourd’hui. Comment cette mère a-t-elle pu ne pas voir cet inceste ? Comment a-t-elle pu rester aussi amoureuse d’un homme si pervers qui l’écrasait ? L’écrivaine dialogue avec sa mère et tente de comprendre l’indicible, l’impossible.

Son père, Paul Angot, et sa mère s’étaient connus à Châteauroux. Il est un grand bourgeois ambitieux, elle une jolie fille, juive mais d’une classe sociale plus basse. Pour lui, c’est un amour accessoire. Dans son milieu, on ne se marie pas avec ce genre de fille. Pour elle, c’est la passion. Il accepte de lui faire un enfant tout en précisant que jamais il ne se mariera avec elle. Ce sera Christine. Le couple se sépare d’emblée et la fille, élevée par sa mère, ne retrouvera les traces de son père que bien plus tard, quand elle lui rendra visite pour les vacances. Mais ce furent, on le sait, des jours d’enfer où le père imposera ses fantasmes sexuels à la toute jeune fille.

Avec brutalité, mais avec amour

Le roman raconte d’abord ce duo mère-fille, sans père, où Christine répète à sa mère qu’elle "l’aime beaucoup plus que les autres petites filles aiment leur maman". Rachel continue malgré tout à aimer Paul et espère qu’un jour il lui reviendra. Il envisage un moment de reconnaître sa fille, mais, in extremis, nouvelle humiliation, il y renonce. Même quand Rachel apprend par un tiers ce que Paul fait à sa fille, elle ne veut pas voir ce qui pourrait écorner cet amour passé, idéalisé, aussi intense qu’impossible.

Christine Angot, dans ce roman, fait alors comprendre à sa mère le ressort caché de cette sordide histoire. Elle le fait presque avec brutalité, mais avec amour. Elle lui explique la place "exorbitante" que sa mère a toujours prise dans sa propre vie, empêchant qu’elle vive la sienne. Elle a dû cesser un jour de l’appeler maman, et elle ne retrouve ce nom qu’à la fin du roman.

Un autre monde

Elle explique à sa mère que cet inceste fut le fruit d’un arrangement social. Jamais Rachel et sa fille ne feront partie du monde de Paul. Car pauvres, car juives. "Dans son monde, on n’a pas d’enfant avec une juive surtout si elle n’a pas d’argent et qu’il n’y a rien à obtenir d’elle. A part son cul." Et l’inceste était bien alors une manière de dire que Christine ne pouvait jamais être sa fille. Il n’y avait pas d’inceste pour Paul, car Christine venait d’un autre monde. "Une façon ultime, imparable, d’annuler toute reconnaissance."

"Un amour impossible", Christine Angot, Flammarion, 217 pp., env. 18 €

Le jury, indépendant de tout lobby ou maisons d’édition, se compose de Josyane Savigneau (la présidente), Laure Adler, Pierre Bergé, Michel Crépu, Charles Dantzig, Cécile Guilbert, Patricia Martin, Eric Neuhoff, Dominique Noguez, Amélie Nothomb, Philippe Sollers et Arnaud Viviant.