La route pour nulle part

Livres & BD

Jacques Hermans

Publié le - Mis à jour le

Willem Frederik Hermans (Amsterdam, 1921 - Utrecht, 1995) aime cette unité du réel et du fantastique où l’improbable n’est jamais impossible et où le réel n’est jamais ordinaire. Ce sont les propos de Milan Kundera, il y a quelques années, dans "Le Monde", à l’occasion d’une nouvelle traduction en français du roman hermansien "La Chambre noire de Damoclès", thriller sur la Résistance dont la teneur nihiliste et antimoraliste aurait enchanté Wittgenstein. Pourtant, à l’origine, celui qui passe pour l’un des plus grands auteurs néerlandais du vingtième siècle avait mis en épitaphe de son roman de 1966, "Ne plus jamais dormir", cette phrase d’Isaac Newton : "J’ignore l’image que je donne de moi au monde, mais à mes propres yeux j’ai l’impression d’avoir toujours été un garçon jouant au bord de la mer, se divertissant du galet tout lisse ou du coquillage plus joli que d’ordinaire qu’il trouve de loin en loin, alors que le grand océan de la vérité s’étend devant lui, inexploré".

A vrai dire, l’écrivain ne se laisse pas saisir d’une seule façon. Dans ses livres, la connaissance est au cœur du texte, abstraitement et concrètement. Au départ du moins. Car au fil des pages, cela se complique. Le nœud de sa problématique prend forme peu à peu, devient une obsession : l’impossibilité de connaître l’homme, jusqu’à douter de sa propre identité. L’excentricité et le cynisme de Hermans extirpent la littérature néerlandaise de l’affrontement stupide entre dérisoire et culpabilité. Proche de Reve et, dans une certaine mesure, de Mulisch, W.F. Hermans défend la thèse selon laquelle l’homme et le monde subissent une influence surréaliste.

"Ne plus jamais dormir" raconte le journal d’Alfred Issendorf, jeune étudiant hollandais en géologie, confronté au monde universitaire norvégien. Ses compagnons d’expédition le sont aussi et il ne parle pas leur langue. Est-il possible de chercher une chose que personne n’a encore trouvée, et échouer comme les autres ? Seul, l’anti-héros tente de comprendre le monde qui l’entoure mais mène en fait un combat contre sa propre personne. Récit drôle et cynique à la fois, l’auteur véhicule la même défiance prononcée vis-à-vis de la morale et de la civilisation que Harry Mulisch dans "Noces de pierre". Là où Mulisch s’intéressera plutôt à des composantes telles que le temps et l’histoire, Hermans avait fait sienne une représentation des choses sans issue et sans appel.

Aussi, la redécouverte de l’œuvre de W.F. Hermans en langue française permet-elle de saisir l’importance de cette littérature qui témoigne du froid réalisme des Hollandais sans pour autant rappeler l’influence féconde exercée par la vie coloniale sur cette même littérature. Auteur controversé, W.F. Hermans publie en 1958 "La Chambre noire de Damoclès", traduit en français et en allemand en 1962, mais il juge les traductions si mauvaises qu’il en interdit toute autre.

A l’occasion de la sortie de la 15e édition, en 1978, alors qu’il habitait Paris avant d’élire domicile à Bruxelles, l’auteur ajoutera une postface contenant quelque 250 modifications qui paraîtront minimes aux yeux du lecteur francophone. Caustique, il aime prendre les autres à contre-pied comme dans la justification du titre du roman dont il est question ici : "Mais cette fois, il n’est pas en train de dormir. Non, ce n’est pas dormir, ça. C’est ne plus jamais dormir". Après une description géologique, l’auteur écrit : "Une des raisons pour laquelle la plupart des romans traitent toujours des mêmes sujets, c’est le souci des auteurs de se faire comprendre du plus grand nombre". La science n’est pas une solution. "Une expérience qu’on ne peut répéter n’est en rien une expérience. Personne ne peut faire de sa vie une expérience. Personne n’a à se reprocher de vivre à l’aveuglette".

La part de fantastique qui imprègne cette œuvre n’exclut pas le réalisme et l’écrivain s’en sert admirablement pour révéler le décalage entre ce qui est vu et ce qui est caché. L’effroyable qui est logé dans la banalité du mal fascine cet auteur qui prétend que vouloir être lu, compris et aimé du plus grand nombre, n’a jamais été sa première préoccupation. N’empêche : "Ne plus jamais dormir" passe de l’expérimentation borgésienne à la satire horacienne en passant par l’essai montaignien avec une émotion confondante, un sens de l’humour désarmant et une sage désinvolture.

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