"Un jour, Mulla Nasredin entre dans la grand-rue du village en chevauchant son âne le corps tourné vers l’arrière de l’animal. À la vue de ce spectacle insolite, les passants se mettent à rire, les enfants le suivent et quelqu’un finit par lui demander :

- Mais enfin, Nasredin, ne vois-tu pas que tu montes ton âne à l’envers ?

Nasredin le dévisage et répond placidement :

- Comment peux-tu savoir si c’est moi ou si c’est l’âne qui est à l’envers ?"

Ilios Kotsou et Matthieu Ricard adorent partager les aventures du sage Nasredin. Ces folles histoires, universelles et intemporelles, le moine bouddhiste rapporte qu’on les lui racontait quand il était enfant. Lui et son ami, chercheur en psychologie, ont eu envie de les transmettre à leur tour, de conter à leur manière ce qu’ils en ont retenu, dans un livre plein d’humour et de sagesse, doublé d’un enregistrement.

Dans toutes les cultures, l’humanité se nourrit de récits marquant l’imaginaire collectif des peuples. Ces mythes, fables, contes et autres paraboles nous divertissent, nous construisent, ils proposent des clefs pour comprendre et transformer le monde, se font bâtons de pèlerin sur la voie de la sagesse. Nasredin, lui, "la moitié du monde dit qu’il est fou, l’autre moitié qu’il est sage", s’amuse Ilios Kotsou. A-t-il d’ailleurs réellement existé ? Il aurait vécu au XIIIe siècle en Anatolie; ses aventures, malicieuses, absurdes, imprévisibles, font partie d’un patrimoine culturel qui s’étend de l’Albanie à l’Afghanistan, du Maroc en Inde.

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Libérateur

Tantôt simple d’esprit, tantôt grand sage, Nasredin n’est prisonnier d’aucun dogme. Ses histoires, bien qu’inégales, élèvent sans moralisation coincée, transmettent une sagesse "imprévisible, irrévérencieuse, espiègle, mais aussi paradoxale, profonde et subtile", écrivent les auteurs. L’impertinent personnage nous amène à rire de lui-même, de nous-mêmes et de nos certitudes, il déconstruit le conformisme, il cible les travers de l’égocentrisme et le manque de considération pour autrui, il dénonce les abus de pouvoir, remet en question des conventions, dit aux puissants leurs quatre vérités.

On retient tous quelque chose de cette sagesse hors de sentiers battus. D’autant que les auteurs ne nous laissent pas seuls avec Nasredin et ses histoires décalées, ils partagent aussi leurs réflexions. Les aventures de ce drôle de sage invitent ainsi à se voir avec lucidité, à s’affranchir du regard des autres, à se libérer de la peur du jugement, à rester authentique, à agir avec justesse. Elles aident à se distancier des fabrications mentales qui paralysent et font souffrir à l’avance de difficultés projetées. Nasredin "montre, souvent par l’absurde, à quel point ces illusions peuvent influencer notre vie", il rappelle "que nos pensées ne sont que des pensées, nos croyances uniquement des croyances".

Assis à l’envers sur son âne, il invite à changer de regard sur le monde, que nous voyons "tel que les filtres de notre passé, de notre culture, de nos expériences et de nos croyances nous le font percevoir". Ses mots sont simples, mais ils permettent d’explorer des horizons nouveaux. "Changer de perspectives est la voie pour sortir des situations compliquées, des impasses et nous ouvrir à un nombre infini de possibilités." Sage ou fou, Narsedin est aussi libérateur.

  • Les folles histoires du sage Nasredin | Contes | Ilios Kotsou et Matthieu Ricard | L’Iconoclaste/Allary Éditions | 288 pp., 22,90 €.
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