Livres - BD

Comme les assassins sur les lieux de leur crime, les écrivains s'en reviennent parfois rôder du côté de leurs premiers livres, le souvenir les poursuivant à la manière d'un premier amour. Si «La plage d'Ostende» - prix Point de Mire en 1991 - était loin de marquer les débuts de Jacqueline Harpman puisqu'il est le sixième parmi ses romans parus, il est, avec «La fille démantelée», celui qui a le plus contribué à la faire largement reconnaître. Nouvelle-venue au monde de la littérature en 1959, celle-ci y avait reçu un accueil remarqué à travers «Brève Arcadie», le prix Rossel l'ayant d'emblée consacrée. La longue période de silence qui s'en était bientôt suivie avait toutefois écorné cette vigilance originelle. Et il avait fallu une seconde rentrée, en 1987 avec «La mémoire trouble», pour que s'installe un intérêt dorénavant régulièrement reconduit.

En se retournant sur les personnages qui ont établi le succès de «La plage d'Ostende», Jacqueline Harpman ne joue pas la carte d'une nostalgie simpliste. Tout au contraire, elle ouvre une porte à laquelle on n'avait pas prêté attention pour une vision d'événements révolus que l'on n'attendait pas. Changeant d'optique, elle lève les oeillères derrière lesquels chacun caresse l'illusion de bien connaître ses proches ou d'en être perçu selon ce qu'il est réellement. Dans la foulée, elle suggère qu'à trop se cacher derrière les apparences ou les bonnes manières, on provoque en soi et pour les autres des drames que l'on aurait pu, avec plus de simplicité, éviter. Mais telle n'est pas la nature humaine qui préfère se taire quand elle aurait intérêt à se dire.

HORS HYPOCRISIE

On retrouve donc la belle Emilienne Balthus alors qu'elle vient de mourir. «Emilienne est morte hier, à la fin de l'après-midi.» Cette phrase lapidaire qui introduit «Du côté d'Ostende» donne le ton et marque le temps du récit. Léopold, le séduisant peintre des grèges et gris d'Ostende qui fut son amant, est, quant à lui, mort depuis longtemps. On le savait. C'était effectivement la fin du roman initiateur dont les autres protagonistes sont morts, eux aussi. Ou ont vieilli à la manière d'Henri Chaumont, l'ami homme du monde qui, jusqu'à la fin, a assisté Emilienne avec tant de discrétion qu'elle lui a légué les carnets où elle relate son histoire. En les lisant, il découvre combien ce que les gens révèlent d'eux-mêmes est différent de ce que l'on en croit savoir et est stupéfait de la mince place qui lui est octroyée. Qu'est-on pour les autres? Afin d'être vu selon sa vérité, il décide de se raconter à son tour, hors toute hypocrisie. Ce célibataire prisé des maîtresses de maison, avoue donc le plaisir, tenu secret à l'instar d'une perversion honteuse, qu'il allait nuitamment traquer dans les quartiers douteux en quête de quelque jeune garçon et d'un bonheur inaccessible. Séduit comme tant d'autres par Léopold, il ne pouvait, en effet, atteindre celui-ci qu'en approchant ses femmes.

On n'en dévoilera pas davantage. Revisitant les extravagances et les émois d'une bonne société déjà fréquentée, on en redécouvre les codes et les préjugés mais aussi les audaces désinvoltes et les silences cruels. Pour ce fort roman qui en appelle à la nuance dans le regard dont chacun jauge autrui, Jacqueline Harpman use de ce style griffé à son intense personnalité où le classicisme élégant et une fougue tonique comme un vent du nord s'allient à une sobriété si subtile qu'il y faut souvent lire entre les lignes et les ellipses. Comme dans les interstices du coeur humain si l'on veut se garder des interprétations sommaires.

© La Libre Belgique 2006