En 1993, le corps de Pablo Escobar était criblé de balles sur un toit de Medellin. Le roi des narcotrafiquants disparaissait mais pas le narcotrafic et encore moins la violence aveugle qui a frappé la Colombie (et aujourd’hui le Mexique). Ces derniers jours, de minces espoirs de paix sont nés des négociations en cours entre Bogota et la guérilla stalinienne des Farc, mais le pessimisme demeure.

Un des plus beaux romans de la rentrée, "Le bruit des choses qui tombent", évoque cette malédiction qui touche tout un peuple. Comment chacun peut-il encore trouver sa voie quand "tout tombe" autour de lui? Juan Gabriel Vásquez, né à Bogota en 1973 et qui vécut trois ans en Belgique, confirme qu’il est un des écrivains sud-américains les plus intéressants. Son roman, avec son écriture fluide et agréable, nous plonge dans l’intimité d’un homme bouleversé et dans les coulisses humaines d’une guerre sans merci.

Antonio Yammara, jeune avocat, fréquente un club de billard et se lie d’amitié avec Ricardo Laverde. C’est un homme secret et Antonio ne sait rien de lui quand des tueurs en moto viennent le faucher au sortir du club et l’atteignent, lui aussi, d’une balle dans le ventre. Laverde meurt et si Antonio s’en sort, c’est pour devenir obnubilé par ce qui lui est arrivé. Qui était vraiment son ami ? Pourquoi lui ? Pourquoi moi ? Pris par sa recherche névrotique sur le passé de Laverde, Antonio en arrive à négliger sa femme et sa fille, à moins qu’il ne veuille leur éviter de tomber à leur tour dans la violence ambiante. Doit-il payer pour toute une génération qui a grandi à l’ombre de ces trafics ?

Antonio remonte peu à peu les fils de l’histoire personnelle de Laverde, son ambition de devenir un as de l’aviation, son choix de l’argent facile en convoyant la drogue vers les consommateurs américains qui sont les vrais responsables du narcotrafic. Il retrouve Maya, la fille de Ricardo Laverde, qui, elle aussi, cherche la vérité de son père, la vérité de tout un système de corruption et d’argent fou.

Le talent de Gabriel Vasquez est de nous passionner pour ce récit qui a, comme toile de fond, Bogota perchée à 2600 m, le zoo privé d’Escobar, les sacs de marijuana et de dollars en petites coupures. Sa force est que ce récit nous émeut en plongeant dans l’intime de chacun, là où le hasard funeste peut venir bousculer nos rêves. Comment nous restons redevables des fautes du passé et devons payer pour elles.

Le bruit des choses qui tombent Juan Gabriel Vásquez traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon Seuil 293 pp., env. 20 €