Le Grand prix de l’Académie française lance la saison des prix littéraires et couronne "Civilizations".

La saison des prix littéraires a débuté ce vendredi avec le Grand prix de l’Académie française attribuée à l’excellent Laurent Binet pour Civilizations.

En 2010, Laurent Binet, né en 1972 à Paris, agrégé de lettres modernes, longtemps professeur dans l’enseignement secondaire à Paris, avait ébloui avec son premier roman HHhH racontant l’attentat contre Heydrich à Prague (Binet fut un temps, professeur à Prague). Il revenait en 2015 avec le roman le plus surprenant et le plus jouissif de la rentrée, prix Interallié. La Septième fonction du langage est le roman narquois d’une génération d’intellectuels dont Roland Barthes, Michel Foucault ou Jacques Derrida furent des figures emblématiques.

Laurent Binet a le talent de nous faire revivre l’Histoire autrement.

Dans le roman couronné par l’Académie française, il s’est lancé dans une jouissive uchronie avec Civilizations. Que se serait-il passé si ça n’avait pas été l’Espagne qui avait conquis l’Empire inca mais le contraire ?

Laurent Binet montre que cela n’a tenu qu’à un fil. Si les Incas avaient connu le fer, le cheval et avaient eu les anticorps pour résister aux maladies apportées par les Espagnols, le sort du monde eût pu changer. Dans un préambule, il imagine que les Vikings, cinq cents ans avant les Espagnols, avaient abordé les côtes américaines et avaient amené ces trois éléments (fer, cheval, anticorps). Tout peut dès lors changer et il l’explique de manière étourdissante en inversant l’Histoire presque fait par fait. Alors, Christophe Colomb ne rentre pas de son voyage en Amérique. Ce n’est plus Pizarro, avec 180 soldats à peine, qui fait prisonnier l’empereur inca Atahualpa en 1532 et saccage tout l’empire, mais c’est l’inverse. C’est Atahualpa, fuyant une guerre civile inca, qui s’embarque vers l’Europe et débarque à Lisbonne avec 183 hommes, sa maîtresse Higuénamota, 37 chevaux, un puma et quelques lamas. Il arrive juste après un tremblement de terre, dans un continent européen ravagé par les guerres de religion.

Machiavel linspire

Laurent Binet s’amuse à imaginer comment cette petite troupe et l’intelligence d’Atahualpa affrontent les "tondus", les prêtres du "dieu clouté", et s’emparent de Charles Quint par ruse.

Le chef inca s’inspire de Machiavel, croise Erasme et Michel-Ange. Vu du côté des Incas, notre monde n’a rien de meilleur que ce qu’on nous a dit des empires aztèque et inca : Atahualpa découvre les bûchers de l’Inquisition, la misère du peuple, les guerres. Tel un Mélenchon, il s’offusque de tant d’inégalités entre riches et population décharnée. Le Nouveau Monde devient le nôtre et Atahualpa devenu empereur d’Europe, entreprend de le réformer pour le rendre plus égalitaire mais aussi plus dictatorial. Il s’appuie intelligemment sur les victimes de Charles Quint : juifs, luthériens, paysans pauvres.

Cet exercice est un jeu. Laurent Binet a mis un "z" dans le titre Civilizations pour l’indiquer. Il y mêle un peu d’humour comme l’idée d’Atahualpa de placer une pyramide (inca) dans la cour du Louvre, 500 ans avant celle de Pei.

La fin est un peu longue avec un ajout sur Cervantès pas vraiment utile. Mais son roman est aussi une réflexion sur notre passé, un regard transverse sur notre civilisation, sur un autre monde possible. Une méditation sur l’Histoire aussi gaie à lire que stimulante.

Lundi, ce sera le Prix Goncourt, suivi par le Renaudot et le lendemain le Fémina.

Civilizations roman De Laurent Binet, Grasset, 384 pp. Prix env. 22 €

>> Découvrez la critique de son roman.