C’est une terre de confins, au bord de l’Atlantique, que rejoint Martha. Cette Londonienne qui enseigne la littérature s’installe dans le cottage qu’y possède son mari, qui vient d’être emporté par un malaise cardiaque et a grandi dans ce coin sauvage de la côte ouest de l’Irlande. Elle arrive au bout du monde comme elle est au bout d’un chapitre de sa vie. Là, les souvenirs refont surface. Au hasard des rencontres, du paysage toujours changeant, des livres et des documents qu’il faut trier, des fantômes qui surgissent sans crier gare. Tout est désormais à inventer. Mais que veut-elle ? Elle n’est pas sûre de le savoir.

Brendan séjournait régulièrement dans ce lieu, seul. Pour écrire, disait-il. Mais les questions assaillent désormais Martha. Que faisait-il lorsqu’il était ici ? Quelles expériences a-t-il préféré ne pas partager avec elle ? Qui était réellement Brendan ? De quelle nature était son attachement à ce coin d’Irlande ? Trente ans de vie commune, et tant de blancs à combler.

Quête d’absolu

Entourée de la généreuse bienveillance des habitants qu’elle côtoie, Martha apprend à être seule. "Il y a quelque chose de pur dans la solitude. Comme du cristal ou de la glace." Dans la foulée, elle découvre aussi des aspects de la vie - la passion, le manque de réserve, les émotions brutes - qui lui étaient jusque-là étrangers et qui surgissent de sa confrontation avec cette terre inhospitalière et pourtant irrésistiblement attachante. Avec, en point d’orgue, l’attraction qu’exercent sur elle les toutes proches et inquiétantes îles Skellig - symboles entre tous de la quête d’absolu.

"Ce qui est passé, et sans remède, ne doit plus être cause de chagrin." Parmi d’autres placés en exergue, ces mots tirés d’Un conte d’hiver de William Shakespeare disent beaucoup du cheminement de Martha qui, écrasée par le deuil, va peu à peu retrouver quelque sérénité. "Tout ce qu’on fait dans la vie n’est peut-être qu’une version imparfaite de ce qu’on croit être en train de faire."

Retenue

Préférant la retenue à l’effusion, Sue Hubbard (Londres, 1948) signe avec Le chant de la pluie un texte d’une troublante pudeur. Omniprésente un temps, la douleur n’y est jamais appuyée. Si le roman peut être çà et là contemplatif, des rebondissements narratifs viennent dynamiser l’ensemble. Avec ce premier roman traduit en français, la poétesse, romancière et critique d’art Sue Hubbard décrit non seulement la délicate traversée d’un deuil. Elle s’inquiète également de ce qui est en passe de défigurer une région. L’afflux de fonds européens a poussé les populations locales à construire à tout-va, entraînant la destruction de paysages uniques. Si l’océan et le ciel irlandais appartiennent à tous, ils sont un trésor qui ne pourra être préservé sans l’arrêt de cet appétit opportuniste.

  • Sue Hubbard | Le chant de la pluie | roman | traduit de l’anglais par Antoine Bargel | Mercure de France | 286 pp., env. 23,80 €, version numérique 16,99 €

EXTRAIT

"On reconstruit toujours le passé à partir de quelques faits établis. Puis on ajoute de la texture, de la couleur, et comme pour un dessin d'enfant en pointillé, si on a de la chance, on obtient une silhouette à peu près ressemblante. Mais qui ne correspond pas toujours à nos attentes."