Livres - BD

évocation

Le jury du Prix Nobel de littérature a visé juste en choisissant cette année J.M.G. Le Clézio. Il est le lauréat idéal pour ces "temps maudits, peuplés de gens baroques, qui jouent dans la brume à des jeux déloyaux", comme disait Aragon. Face aux dérives de la planète, face aux folies de Wall Street, Le Clézio est là avec une grande lucidité sur les maux qui ravagent le monde, avec son refus de l'injustice et du racisme et, en même temps, avec sa faculté de s'échapper de ce monde en regardant les galaxies, en parcourant le globe, en regardant le visage de l'Autre et en se souvenant, grâce à sa plume magnifique, que des utopies peuvent resurgir si on le veut bien.

Sa planète n'est pas celle de Lehman Brothers mais celle des gens qu'il a croisés en errant de l'île Maurice à Nice, du Mexique à Haïti, du Sahara à la Bretagne. "Ces voyages, nous disait-il, ce doit être ma recherche des visages de l'Autre et de la liberté du regard, ce n'est nullement l'envie de fuir."

De quoi mettre du baume sur les vies meurtries, en sachant que serrer une main d'enfant en courant sur la plage reste la plus belle des consolations.

Le désert

Le jury du Nobel a trouvé les mots. Il salue en lui "l'écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle, l'explorateur d'une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante".

Jean-Marie Gustave Le Clézio, né à Nice en 1940, a fait irruption sur la scène littéraire à 23 ans à peine avec "Le Procès-verbal". Il obtient d'emblée le Renaudot et rate de peu le Goncourt. Il fascine avec son physique de jeune premier et ses yeux d'océan pleins de séduction. Un air juvénile qu'il conserve encore aujourd'hui à 63 ans. Mais son écriture classique et magnifique a séduit tout autant que son physique. Avec ce livre, note l'Académie, il est "un conjurateur qui essaie d'extraire les mots de l'état dégénéré du langage quotidien, et de leur infuser de nouveau la force évocatrice d'une réalité essentielle".

Le besoin

Depuis quarante ans, il n'a cessé d'écrire. Plus de quarante livres : romans, contes, essais. Il nous expliquait ce "besoin" d'écrire : "La gloire est éphémère. J'adore écrire. Cela me remplit de joie. Les moments de créativité sont formidables mais ils sont aussi épuisants. Et après, il y a la dépression quand on a fini. Il faut recommencer, retrouver les émotions et la joie."

Le Clézio a construit son œuvre au gré de ses errances. Aidé par une timidité qui n'a pas disparu avec les honneurs, il ne fut jamais du milieu parisien, leur préférant Albuquerque (Nouveau Mexique) où il réside, Séoul, l'Océan Indien et la vie avec Jémia, sa femme d'origine sahraouie, du sud marocain, et leurs deux filles. "Je bouge sans cesse, nous disait-il , mais il me reste toujours la musique de la langue française. Comme les nomades ont besoin de récits, lors de leurs haltes." Aujourd'hui, il pense à se fixer à nouveau en France, en Bretagne, dans une maison battue par les vagues, aux couleurs du ciel et du vent.

Le Clézio est le fils d'un chirurgien britannique qu'il a rejoint un temps au Nigéria et dont il parle magnifiquement dans "L'Africain". Il vient aussi de dresser un portrait admiratif de sa mère dans "Ritournelle de la faim" dont nous avons parlé dans le supplément "Lire" de la semaine passée. Ces dernières années, après avoir tant sillonné le globe, Le Clézio revient à ses origines. Il recherche ses ancêtres émigrés de l'île Maurice, son enfance à Nice. Plus le temps passe, plus l'auteur de "Désert" et du "Chercheur d'or" sent la nécessité de parler de ce passé et de céder à la mélancolie. La boucle se boucle. L'errance ne supprime pas le besoin de racines.

"Désert" (1980) est un de ses plus beaux livres. Le désert comme un monde de réenchantement, de redécouverte du temps et de l'espace et surtout du rapport à l'Autre, à parcourir lentement. Le livre "contient des images grandioses d'une culture perdue dans le désert de l'Afrique du nord, qui contrastent avec une description de l'Europe vue à travers le regard des immigrants indésirés", observe le jury du Nobel.

Le cinéma

Titulaire d'un doctorat sur l'histoire ancienne du Mexique à l'université de Perpignan en 1983, il a enseigné dans plusieurs universités - Bangkok, Mexico, Boston, Austin, Albuquerque notamment - et ses longs séjours au Mexique et en Amérique centrale entre 1970 et 1974 ont eu une importance marquante pour son œuvre.

L'écologie avant la lettre a marqué plusieurs de ses romans : "Terra amata", "Le Livre des fuites". Comme le désir d'aventures : "Le Chercheur d'or", "Ourania", "Raga : approche d'un continent invisible".

Ces voyages et ces errances ont donc évolué ces dernières années, comme le souligne le Nobel, vers une plongée dans son enfance et sa propre histoire familiale. En 2007, à l'invitation du festival de Cannes, il publiait un livre tout différent, quoiqu'habité aussi par le voyage, relatant son amour éclairé du cinéma. Le titre "Ballaciner" est un néologisme qu'il a forgé à partir de "ballade" et de "ciné". A moins que ce ne soit sa définition qui soit la bonne : "ballaciner, tomber du ciel de nuage en nuage au milieu des éclairs". Une définition qui résume sa propre vie ?