Le fulgurant génie de Majorana

Le fulgurant génie de Majorana
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Livres & BD

Guy Duplat

Publié le - Mis à jour le

Le magazine "Lire" vient de choisir "En cherchant Majorana" d’Etienne Klein comme le meilleur livre de science de l’année. Mais c’est plus que cela. Cet essai est aussi un vrai roman littéraire, existentiel, sur le mystère du génie humain. Etienne Klein est non seulement un brillant physicien, directeur de recherches au Centre pour l’énergie atomique (CEA) en France, mais il est aussi un bon vulgarisateur, un écrivain de talent et un alpiniste confirmé ayant besoin de se frotter aux sommets pour, sans doute, mieux cerner la fragilité et la beauté humaine. Il devait un jour rencontrer les destins fulgurants de ces personnalités qui se sont brûlées à la vie, jusqu’à la folie. Il y a Rimbaud, Van Gogh. Il y a Gödel et Nietzsche qui ont fini dans la folie.

Pour Etienne Klein, c’est Ettore Majorana, né à Catane en Sicile en 1906 et disparu sans laisser de traces, en mer Tyrrhénienne, le 7 mars 1938. Majorana avait écrit des milliers de notes avec des idées fulgurantes sur la physique nucléaire et la physique des particules qui ont encore un écho aujourd’hui. La mystérieuse "matière noire" qui remplit l’univers et qu’on ne trouve pas, pourrait être constituée de particules dites de "Majorana", comme l’absence d’antimatière naturelle disparue aux tout débuts de l’univers ne laissant que l’infime excès de matière, s’explique peut-être par les travaux de Majorana. Enrico Fermi, le Nobel de physique en 1938, père de l’énergie atomique, disait de lui : "Il y a plusieurs catégories de scientifiques, ceux qui font de leur mieux, et ceux, de premier plan, qui font de grandes découvertes fondamentales pour le développement de la science. Et puis, il y a les génies, comme Galilée et Newton. Ettore Majorana était de ceux-là. Il a des dons qu’il est le seul au monde à posséder. Malheureusement, il lui manque ce qu’il est courant de tro uver chez les autres hommes : le simple bon sens."

La folie

La folie ne rend jamais génial, mais parfois le génie peut rendre fou, la trop grande acuité empêche de vivre. "Comme Arthur Rimbaud ou Evariste Gallois, Majorana est doué, monstrueusement doué, écrit Etienne Klein. C’est un "effrayant génie" pour paraphraser Chateaubriand évoquant Blaise Pascal. C’est bien simple : les autres cherchent quand lui trouve."

Majorana aimait l’œuvre de Pirandello qui parlait du dédoublement de personnalité qu’on retrouvait sans doute chez le physicien : "La société assignant à chacun un rôle qui l’empêche d’exprimer ce qu’il a de plus intime, il n’y a que deux façons d’y échapper : assumer la clandestinité de son intériorité ou déserter le monde des hommes, la comédie humaine. Pirandello souligne aussi les périls de la réflexion poussée à l’excès : la passion excessive du raisonnement, de l’abstraction, peut avoir pour revers le soliloque radical. L’activité intellectuelle lorsqu’elle s’applique à corroder l’univers visible, incline à l’ironie et conduit à se distancier des hommes et des choses".

Le 26 mars 1938, Majorana s’embarquait de Naples pour Palerme laissant des lettres qui indiquaient un suicide prochain. Mais en réalité, il ne se suicida pas durant ce trajet et envoya même, depuis Palerme, un télégramme où il annonçait son retour à Naples. Le plus probable est qu’il se soit alors jeté en mer au retour, mais pourquoi avait-il, au préalable, vidé ses comptes ? A-t-il fui dans un monastère comme on l’a dit ? S’est-il suicidé comme l’imagina l’écrivain Léonardo Sciascia parce qu’il avait entrevu dès 1938, avant tous les autres, ce que l’homme ferait de l’énergie atomique avec les bombes à venir ?

Etienne Klein réfute avec netteté cette dernière hypothèse. Majorana, qui avait participé à la découverte du proton et aux premiers bombardements par des protons de noyaux lourds, ne pouvait pas savoir que le neutron pourrait fissionner le noyau d’uranium tout en produisant deux nouveaux neutrons pour faire une réaction en chaîne.

Etienne Klein laisse donc la fin de Majorana ouverte. Le destin de cet homme ressemblant à celui du chat de Schrödinger, à la fois vivant et mort, un destin conforme au principe d’incertitude d’Heisenberg ou au principe d’incomplétude de Gödel.

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