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Quelle gageure ! S’attaquer pour son premier roman, à la vie d’un des plus grands génies du XXe siècle, Kurt Gödel (notre photo), aussi important que réputé hermétique aux communs des mortels. Mais le pari est une vraie réussite. Un roman passionnant et extrêmement accessible qui nous embarque en 450 pages, non seulement dans l’histoire des idées du XXe siècle, mais aussi dans la fidélité amoureuse entre une danseuse et serveuse de Vienne, Adèle, et un génie, Gödel. Comment peut-on vivre 50 ans à côté d’un être si complexe et torturé qui mourra victime d’hypocondrie et de paranoïa en cessant de s’alimenter et ne pesant plus que 30 kilos ?

La vie d’Adèle est toujours en filigrane de celle de son prestigieux mari. Avec Yannick Grannec, elle devient le centre du livre. L’écrivaine a choisi de nous la raconter à travers les rencontres d’une jeune chercheuse en 1980, Anna, qui tente d’obtenir d’une Adèle agonisante qu’elle lègue au prestigieux Institute for Advanced Study de Princeton (IAS), les archives de Gödel. Anna aussi vit des amours compliquées. Elle aussi est considérée à l’IAS comme "peu douée". A l’IAS, Adèle et Gödel étaient parfois surnommés "le fou et sa mégère". Mais entre Anna et Adèle, surgit une amitié profonde et originale.

Le grand mathématicien von Neumann, ami de Gödel, le disait très bien : "Si les gens ne croient pas que les mathématiques sont simples, c’est uniquement parce qu’ils ne réalisent pas à quel point la vie est compliquée".

C’est bien le défi de Gödel : simplement vivre. Lui qui essayait plutôt de mettre la vie, et même Dieu, sous forme d’une série d’axiomes.

Kurt Gödel (1906-1978), né en Tchéquie, Autrichien, puis Américain, est d’abord connu pour son génial " Théorème d’incomplétude" . À 25 ans à peine, il démontrait une thèse capitale pour toute l’histoire des sciences et des mathématiques. Il existe des énoncés mathématiques qui sont vrais mais qui pourtant ne pourront jamais être démontrés. En démontrant qu’il existait des vérités mathématiques impossibles à démontrer, il montrait les limites du formalisme mathématique. Il devenait l’homme qui désignait les limites de la science, le tombeur de l’idéal scientifique.

Gödel et sa femme réussirent à fuir in extremis les Nazis par un voyage rocambolesque à travers la Sibérie pour arriver à Princeton, la Mecque de la science, où Gödel fut accueilli comme un génie par les autres génies du XXe, de Pauli à Oppenheimer. Il y fut surtout très ami avec Einstein qui disait : "Je ne vais à mon bureau que pour avoir le privilège de rentrer à pied avec Kurt Gödel". Ensemble, ils discutaient logique, mathématiques, physique. Einstein répétant que "ce qui est incompréhensible est que le monde soit compréhensible". "Inventons-nous les mathématiques ou les découvrons-nous ?" Gödel s’attaqua aussi à "l’hypothèse du continu" étudiée avant lui par Cantor et développa même une preuve logique de l’existence de Dieu. La force du livre est de montrer, en parallèle, la question de la vie. "Il est plus facile de briser un atome que de briser un préjugé", disait Einstein. Les mathématiques ont à la fois tué Gödel et l’ont sauvé de sa mélancolie. Sans l’exercice permanent de la pensée, il n’aurait pu rester entier et aurait sombré dans la psychose.

Le personnage d’Adèle, humble, courageux, en butte aux ragots de Princeton, sort merveilleusement de ce roman : "mon mari interrogeait les étoiles", disait-elle, "moi, j’avais déjà un univers bien ordonné. Un tout petit, certes, mais à l’abri sur cette terre. Ils me laissaient me battre seule contre l’entropie. La belle affaire ! Si les hommes passaient plus souvent le balai, ils seraient moins malheureux."

La déesse des petites victoires Yannick Grannec Anne Carrière 468 pp., env. 22 €