Le Goncourt de la nouvelle a récompensé, mardi 7 mai chez Drouant, Caroline Lamarche pour Nous sommes à la lisière publié le 7 février chez Gallimard. Deux autres titres étaient en compétition: L'Oiseau Parker dans la nuit de Yanick Lahens (Sabine Wespieser) et Les Polaroïds d'Eric Neuhoff (Le Rocher).

"Nous sommes à la lisière est le très beau recueil de nouvelles de Caroline Lamarche, toutes centrées sur le lien qui peut naître entre l’humain et l’animal. "Nous sommes à la lisière de l’animal et de l’humain", dit-elle.

Le philosophe Jacques Derrida en avait fait l’expérience : en sortant nu de son bain devant son chat, il se sentit gêné. Que pense le chat ? Pourquoi Derrida est-il gêné d’être nu devant lui ? Son attitude montre qu’intuitivement, les "maîtres" d’animaux domestiques ont remarqué que leurs "compagnons" peuvent ressentir des émotions, des joies, des peines, partager les aléas de notre vie et nous comprendre parfois plus finement que nos amis humains. Vinciane Despret, philosophe, professeure à l’université de Liège, a bien montré qu’on peut difficilement les séparer de nous d’une barrière étanche. Il n’y a plus à proprement parler de "propre de l’homme", les différences portant plus sur des intensités que sur des capacités exclusives. En fait, il n’y a qu’un Nous dans lequel les animaux se trouvent et notre histoire est aussi, en partie, la leur, faite d’interactions continuelles entre Eux et Nous.

Nous sauver

C’est bien de cela que parle Caroline Lamarche dans une langue superbe, belle et signifiante, mais aussi épurée jusqu’à l’essentiel. La littérature, nous dit-elle en filigrane, peut nous sauver d’une espèce de découragement devant la situation de la planète et l’idée de la disparition possible de l’homme.

Son livre rappelle par des courtes histoires intimes que c’est l’ensemble de la vie qui est fragile. Elle laisse les animaux à leur vie sauvage. Il n’y a pas d’anthropomorphisme (pas de fables) mais un lien plus profond.

Comme l’histoire de cet homme qu’on imagine frappé par la vie qui prend soin et adopte une cane qu’il nomme Frou-Frou et qui a l’aile blessée. Mais qui prend soin de qui dans cette aventure ? On peut tout aussi bien lire le récit comme Frou-Frou prenant soin de l’homme au cœur blessé.

Mensonge et deuil

Mensonge raconte, vu par une enfant, son lien avec un cheval. Elle assiste à la démolition du manège où elle passa son enfance, comme à la fin de ses belles années. Elle a pu soigner, aimer, dans son box, Mensonge, le grand cheval, et un jour, elle agrippée sur son dos, ils sont partis dans la nuit au milieu de la forêt.

Quand elle est couchée sur le dos, "il y a comme une poche d’eau salée au bord de mes pommettes. Malgré les cernes qui marquent la place des lacs d’eau salée, j’ai l’air heureuse, et c’est un mensonge qui me suivra jusqu’à la tombe."

Même les plus humbles fourmis sont à nos lisières (on sait aujourd’hui, selon une vaste étude australienne, que la population des insectes s’effondre menaçant notre propre survie). Ignace passe chaque jour devant une fourmilière et appelle les fourmis du nom des saints martyrs qu’on évoquait à la messe : Lin, Clet, Clément, Sixte, Corneille et Cyprien. Leur nid est menacé par les passants.

Inquiétude

Et cette femme qui ne parvient pas à terminer Ulysse de Joyce y voit un hérisson plein de piquants comme celle qu’elle a vu : "Je pense à lui avec inquiétude, comme à un frère, le petit frère de la femme que je suis, hérissée d’objections silencieuses. Mon Ulysse que j’aime à imaginer, en ce doux soir d’été où je voudrais être loin d’ici, blotti sous le ventre bienveillant d’une vache."

Et cet écureuil qui semble veiller sur nos morts.

Caroline Lamarche conclut par cette profession de foi : "Si ce n’est vrai, elle l’a imaginé. Les gens hantés par un deuil irréparable ne croient plus en l’avenir. Mais bien en l’imagination, d’où naissent les plus folles histoires. Ses histoires à elle, pourtant, n’inventent pas d’autres mondes. Pas d’autres amours non plus. Il leur suffit d’être complices de quelques vies sauvages."


© IPM

Caroline Lamarche | Nous sommes à la lisière | Nouvelles | Gallimard |166 pp. env. 16 €