Toute sa vie, Trond a voulu vivre dans un endroit comme celui qui l'accueille désormais: la campagne au nord-est de la Norvège. La perte de sa femme, puis de sa soeur, il y a trois ans, l'ont conforté dans son envie de solitude et de forêt. Une nécessité devenue réalité, jusqu'au jour où frappe à sa porte Lars, un voisin en qui il reconnaît le petit frère de Jon, un ami d'enfance disparu sans laisser de trace. Cette rencontre inopinée renvoie Trond cinquante ans en arrière, lors de cet été 1948 qui changea le cours de son innocente vie. «Car je venais de comprendre qu'entre la réalité des choses et ce que disait mon père il n'y avait pas forcément de concordance, et que ça rendait le monde flou et insaisissable. Un gouffre noir s'était ouvert devant moi et j'en distinguais à peine l'autre bord.»

SECRETS EN CASCADE

Cet été 1948, Trond le vécut en franche complicité avec son père, dans un village proche de la frontière suédoise. La vie au grand air, le travail du bois, le sentiment d'être élu - sa soeur et sa mère étant restées à Oslo -, l'amitié de Jon: l'adolescent était comblé. Jusqu'à la découverte du drame qui ébranla la famille de Jon. Et jusqu'aux révélations d'un villageois, selon lesquelles le père de Trond a été un membre actif de la Résistance pendant l'occupation de la Norvège. Tourmenté par ce témoignage, Trond ignore alors que tout ne lui a pas été dit, et les conséquences irréversibles qui s'imposeront à sa famille. Et à lui-même: en découvrant l'autre secret de son père, Trond perd sa confiance en l'humain. Et si toute vie cachait des vies secrètes?

Norvégien, Per Petterson est l'auteur d'un recueil de nouvelles et de cinq romans. Troisième du nom à être traduit en français, «Pas facile de voler des chevaux» est un récit habilement tendu par le secret, sonnant juste et décrivant la nature (ah! cette danse sous une pluie d'orage) avec délice. Les gestes simples du quotidien, la solidarité entre villageois, la sérénité de l'âge et les petits bonheurs y sont célébrés avec chaleur, tandis que le passé revisite le présent entre rêve et pensées, charriant avec lui des sentiments oubliés: «je ne me rappelle pas quand j'ai pleuré pour la dernière fois. Mes larmes coulent pendant un bon moment et je me demande ce qui se passera le jour où je n'arriverai pas à remonter à la surface. Est-ce que ça voudra dire que je serai mort?»

EN ÉCHOS À DICKENS

Fidèle lecteur de l'oeuvre de Dickens, par-delà les années, Trond n'hésite pas, à l'exemple de sa fille, à faire siens ces premiers mots de «David Copperfield»: «Deviendrai-je le héros de ma propre vie, ou bien cette place sera-t-elle occupée par quelque autre? À ces pages de le montrer». Dans le roman de Per Petterson, c'est à Trond de le décider.

© La Libre Belgique 2006