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André Goosse était né à Liège, le 16 avril 1926. Il passa son enfance à Houffalize, où l’avait conduit la carrière de son père, fonctionnaire. Humanités gréco-latines à l’Institut St-Remacle à Stavelot. Sa vocation s’y éveilla : “ Dès ma quatrième latine, racontera -t-il plus tard, j’ai décidé de faire la philologie romane. En seconde, j’ai découvert le “Corrigeons-nous !” du père Deharveng, et ma vocation de grammairien s’est éveillée ; elle ne s’est plus rendormie”.

Au cours de l’hiver 44-45, la guerre entraîne la destruction de la maison familiale. Ses parents meurent peu après. En septembre 1945, il entame des études de philologie à l’Université de Louvain. Deux professeurs y ont élargi ses vues sur le français : Omer Jodogne, du côté de l’histoire, Joseph Hanse, surtout, dans la syntaxe. Autre rencontre capitale : il a dans son année, Marie-Thérèse Grévisse: “ Nous parlions souvent de grammaire entre les cours. Puis nous avons élargi nos sujets de conversation, et je suis devenu le gendre de Grévisse”. Le mariage fut célébré en 1950.

"Le Bon Usage"

Maurice Grévisse (Rulles-en-Gaume 1895-La Louvière 1980), fils de maréchal-ferrant, avait publié en 1936 “Le Bon Usage” : une description des difficultés de la langue française auxquelles il apportait des solutions inspirées par le bon sens et... le “bon usage”. S’il tenait compte de l’évolution de la langue, Grévisse n’envisageait pas pour autant qu’une langue pût ne pas suivre des règles strictes et une orthographe aussi arrêtée qu’une sonate de Mozart. Pas de laisser-aller, donc. Mais sous les règles, Grévisse percevait le jeu de la langue comme... sous les pavés la plage ! Des règles mais du jeu, comme on parle du “jeu des muscles” sous la peau. Du jeu aussi dans son sens le plus ludique - celui qui engendre l’inventivité, la créativité, la poésie, la vie. Attention, il n’y pas de jeu sans règles... les règles du jeu. Sans le respect de ces règles, il n’y a pas de plaisir de jouer, il n’y a même pas de jeu possible. C’est bien pourquoi Grévisse ne fut pas un conservateur de mots empaillés, un geôlier de la syntaxe, un gendarme de l’orthographe, mais plutôt un arbitre qui courait joyeusement sur le terrain des lettres, pour ne rien perdre du jeu, en faire respecter les règles, et permettre ainsi aux joueurs... de jouer !

Faut-il rappeler combien “Le Bon Usage”, qu’un petit éditeur de Namur, Jean Duculot, prit le risque d’éditer, remporta un succès éclatant et même universel. Lors de sa visité d’Etat à Bruxelles en octobre 1970, Léopold Sedar Senghor (1906-2001), devenu président de la République du Sénégal, fut accueilli à l’Académie royale de Langue et de Littérature. Georges Sion racontera plus tard qu’on lui demanda s’il souhaitait que fussent invitées des personnes qu’il souhaitait rencontrer. Il ne donna qu’un seul nom : Maurice Grévisse. Il révéla à cette occasion qu’un exemplaire du “ Bon Usage” figurait sur la table du Conseil des ministres à Dakar !

Après son doctorat en philosophie et lettres, André Goosse passa trois ans dans l’enseignement secondaire. En 1956, il entama une carrière professorale à l’Université catholique de Louvain et mena une carrière qui le vit président du Conseil international de la langue française, membre du Conseil supérieur de la langue française (de Paris et de Bruxelles), président de la Société de langue et de littérature wallonnes. En 1976, il fut élu membre de l’Académie royale de Langue et de Littérature ; il en sera le Secrétaire perpétuel de 1996 à 2001.

De gendre à plus proche collaborateur

En 1980, la 11e édition du “ Bon Usage” était passée des 700 pages de 1936 à 1500 pages. Lecteur infatigable, Grévisse avait accumulé notes, remarques originales, exemples variés puisés dans les meilleurs auteurs. Une révision d’ensemble s’imposait, mais Grévisse n’en avait plus la force. Il fit appel à Goosse, qui partageait sa conception de la grammaire : de gendre, il devint son plus proche collaborateur et continuateur.

En juin 1986, les éditions Duculot célébrèrent le 50 anniversaire du “Bon Usage”. Ayant été invité à prendre la parole à cette occasion, j’en profitai pour dire combien “La Libre Belgique” était heureuse et fière d’avoir été choisie par Grévisse, au lendemain de la guerre, pour y publier une rubrique régulière sur la vie du langage. Et pour remercier André Goosse d’avoir poursuivi cette collaboration avec ses “ Façons de parler” qui paraissaient le lundi, une semaine sur deux.

Ayant perdu son épouse Marie-Thérèse, qui lui avait donné deux fils, André Goosse s’était remarié avec France Bastia, écrivaine, qui présidera longtemps l’Association des Ecrivains belges de langue française ( A.E.B.). Ils formèrent un couple uni et même attendrissant dans leur demeure de Hamme- Mille. Elle mourut en 2017. Aujourd’hui, la mort l’a rattrapé à son tour.