Livres - BD

Jean Rolin est un écrivain voyageur. Pas de ceux qui claironnent leurs exploits à "Exploration du Monde" ou affichent à leur compteur les 176 merveilles du monde. Il préfère les terrains laissés vagues, les chemins qui ne mènent nulle part, les décharges et les bords du périphérique, la terre après la guerre. Il y observe ces gens qui vivent comme des chiens mais restent si humains. Jean Rolin a le temps de perdre du temps, de laisser traîner son regard dans les interstices de notre société et d’y voir comment son cœur bat mal.

Dans son livre précédent, "Le ravissement de Britney Spears", il sillonnait Los Angeles à pied et en bus (une hérésie à L.A.). Il nous faisait sentir cette ville, ses boulevards, Beverley Hills, la plage de Venice, Hollywood, les restaus à la mode, depuis les trottoirs de la ville la plus motorisée du monde !

Le voici maintenant arpentant pour notre plus grand plaisir le détroit d’Ormuz (photo) et ses berges : 40 km de large, reliant le Golfe Persique au Golfe d’Oman, coincé entre l’Iran au nord (le port de Bandar Abbas) et, au sud, le sultanat d’Oman et les Emirats arabes unis. Plus de 30 % du commerce mondial de pétrole y passe. Couper le détroit serait asphyxier l’économie mondiale. Ce lieu stratégique est le cimetière de 55 pétroliers touchés pendant la guerre Iran-Irak.

Mais n’attendez pas de Jean Rolin un traité géostratégique. Quoique à sa manière de piéton solitaire et mélancolique, il en dit plus que bien des spécialistes. Il raconte les déserts, la manie de planter partout des pétunias, la vogue des foires aux armements lourds comme des Exocets, le surréalisme des parcs d’attractions vides, en plein désert par 45° à l’ombre.

Le prétexte du livre est un soi-disant projet de traverser le détroit à la nage, exploit imaginé par un mystérieux Wax qu’on ne voit jamais et qui a demandé à Jean Rolin de faire les repérages sur place.

Ses longues phrases précises, si proustiennes, ont une beauté et un humour désarmants. Comme dans cette scène, un matin, à son hôtel : "Au sortir de la douche, je constatai qu’il ne s’y trouvait aucune serviette éponge, et j’hésitai quelque temps à utiliser le tapis de prières que j’avais vu plié sous la table de nuit, à côté de l’habituel exemplaire du Coran, me demandant si cet usage indu, s’il venait à s’ébruiter, et bien que ce tapis fût certainement moins sacré que le livre lui-même, ne risquait pas d’entraîner des réactions de colère populaires s’étendant de proche en proche à près de la moitié de la planète".

Il rencontre, au gré de ses promenades curieuses, les pasdaran et les bassidji de la révolution iranienne, les nombreux bateaux de guerre qui sillonnent la région dont un croiseur américain d’où surgit une belle blonde. Connaissant la puissance poétique des détails, il précise que le mont Kuh-e Genu culmine à 2347 m et qu’il a vu des bateaux immatriculés à La Paz et Oulan-Bator, qui, jusqu’à preuve du contraire, n’ont pourtant pas de côte.

Il compare un building arrogant de Dubaï à une serpillière que l’on essore ou à un Carambar géant. Il y a appris à distinguer en vol le goéland de Hemrich du phalarope à bec étroit.

Avec lui, les mots créent une douce mélancolie qui donne à voir le pays traversé. Qu’il prenne la peine de donner en entier les noms des princes qui ont inauguré le nouvel hypermarché "Lulu" : ce sont son Altesse Sheikh Saud Bin Saqr al-Qasimi, Emir de Ras al-Khaimah et son Altesse Sheikh Nahyan Bin Mubarak al-Nayan (on se croirait dans "Tintin au pays de l’or noir"), ou qu’il s’émeuve de la vue dans une piscine publique "d’une gamine enveloppée des pieds à la tête dans une abaya noire, posée sur une chambre à air également noire dans une position qui lui interdisait pratiquement tout mouvement, et qui dérivait, comme rescapée d’un naufrage, sur l’eau d’une piscine à peine plus profonde qu’un bain de pieds".

Avec Jean Rolin, le détroit d’Ormuz, que jamais personne ne visite, devient le miroir du monde. Ce n’est pas le diable qui se niche dans les détails mais bien le réel. Pour notre plus grande joie.

Guy Duplat

Ormuz Jean Rolin P.O.L. 218 pp., env. 16 €