Un succès pour le moins inattendu. Le récit de la découverte d’une copie de l’œuvre perdue de Lucrèce, le "De Natura rerum" par un humaniste du XVe siècle, a valu à Stephen Greenblatt, professeur de littérature anglaise à Harvard University, le prix Pulitzer et le National Book Award aux Etats-Unis. Intitulé "Quattrocento" (les années 1400 en italien), son livre est traduit en dix-neuf langues de par le monde. Voyons cela de plus près.

Au cours de l’hiver 1417, Poggio Bracciolini, dit "le Pogge", chevauche à travers le sud de l’Allemagne vers un monastère réputé pour sa réserve de manuscrits. Né en 1380 près d’Arrezzo, doué d’une écriture élégante et régulière dont s’inspireront les caractères d’imprimerie "italique" et "romain", il a financé ses études en copiant des ouvrages. Ambitieux, il est parti pour Rome où, bien que laïc, il s’élèvera jusqu’à occuper le poste le plus envié de la Curie, celui de Secrétaire apostolique, qui le met en contact quotidien avec le pape. Hélas, Jean XXIII est un sacripant, qui a réussi à se faire élire sur le trône de Pierre, à peine âgé de 40 ans. Un schisme lui oppose deux antipapes, Benoît XIII et Grégoire XII. L’empereur Sigismond provoque un concile à Constance, qui dépose Jean XXIII et le raye de la liste des papes (le cardinal Roncalli reprendra son nom en 1958). Les deux antipapes sont forcés à la démission. L’Eglise retrouve son unité sous Martin V, mais le Pogge a perdu sa place.

Il profite de sa présence au nord des Alpes pour partir à la recherche d’œuvres perdues de l’Antiquité. Depuis que le poète Pétrarque (1304- 1374) avait retrouvé la monumentale "Histoire de Rome" de Tite-Live, puis le "De Archia" de Cicéron à Liège, une fièvre de recherche s’était emparée des humanistes italiens. La chance sourit au Pogge : au monastère de Fulda, un des plus anciens d’Allemagne, il dénicha un manuscrit du temps de Charlemagne où il repéra un nom : Titus Lucretius Carus. C’était le "De Natura rerum". Il le fit copier aussitôt. La face du monde en sera changée.

En sept mille quatre cent hexamètres non rimés, Lucrèce (-98 à -55 av. JC), dont encore aujourd’hui on ne sait presque rien, cherche à libérer les hommes de l’angoisse existentielle que leur causent la crainte des dieux et la peur de l’au-delà. Certes, dit-il, les dieux existent, mais jouissant d’une vie et d’une paix éternelles, ils ne se soucient d’aucune façon des humains. Les processions, les sacrifices, les offrandes, les prières n’ont donc aucun effet sur eux. Quant à l’au-delà, il n’y en a pas. Comme notre âme est composée des mêmes "atomes" que notre corps, elle meurt avec lui. Il n’y a donc aucune appréhension à avoir des enfers.

Pour Lucrèce, en effet, l’univers est constitué de particules invisibles, insécables, éternelles ("atomos" en grec), qui s’assemblent pour former toute chose, des rochers aux étoiles, des insectes aux hommes, des animaux aux océans. Le monde n’a donc ni créateur, ni concepteur - il est le fruit du hasard et de la nécessité. Ni les dieux, ni les hommes n’y peuvent rien. En revanche, que les hommes profitent de leur vie éphémère. Qu’ils prennent du plaisir, y compris sexuel. Mais s’ils veulent être heureux, qu’ils ne se laissent pas troubler par l’ambition politique, ni par les excès qui nuisent à la santé, ni par l’amour qui ne peut que perturber la quiétude du sage…

La réhabilitation du plaisir, comme le matérialisme de la doctrine des atomes, allaient illuminer la Renaissance et constituer un moment décisif de la "modernité". L’hymne à Vénus qui ouvre le "De Natura Rerum" a trouvé son incarnation visuelle dans "Le Printemps" de Botticelli. Montaigne cite Lucrèce une centaine de fois, Machiavel le recopia en entier, on en trouve des échos chez Erasme, Shakespeare, Molière. L’Eglise ne s’émut pas dans un premier temps : tout cela n’était-il pas que des chimères d’avant la révélation par le Christ des vérités de la Foi ? Elle finit toutefois par s’inquiéter. Et par condamner le poème philosophique de Lucrèce. Elle ne s’y trompait pas, note l’auteur : "Le matérialisme de Lucrèce contribua à faire naître et étayer le scepticisme de Dryden ou d’un Voltaire, et l’athéisme programmatique et ravageur de Diderot et d’autres représentants des Lumières".

…Ainsi donc Stephen Greenblatt a ressuscité un moment fondateur de la Renaissance dans un récit alerte et truffé de détails significatifs, allant du travail des copistes dans les monastères à la fabrication des peaux de veau et de mouton sur lesquelles ils écrivaient, de la corruption de la Cour pontificale au XVe siècle à la fièvre de recherche des chefs-d’œuvre de l’Antiquité gréco-romaine dont l’oubli avait entraîné une déperdition de l’intelligence. Greenblatt n’hésite pas non plus à poser la question : "S’il avait pu mesurer les forces qu’il libérait, peut-être le Pogge aurait-il réfléchi à deux fois avant de tirer un ouvrage aussi explosif de l’obscurité où il dormait".

Mais le Pogge, qu’est-il devenu ? Après sa découverte à l’abbaye de Fulda, il accepta le poste de secrétaire d’Henri de Beaufort, évêque de Winchester, oncle du roi Henri V, mais il ne se plut pas en Angleterre. Il retourna en Italie, retrouva un poste au Vatican en 1422, vécut avec une maîtresse qui lui donna douze fils et deux filles (on peut aimer les livres et être un chaud lapin !), acquit une belle aisance, redevint Secrétaire apostolique (sous le pape Eugène IV), épousa en 1436 une aristocrate florentine âgée de 18 ans, dont il eut encore cinq fils et une fille, démissionna pour occuper le poste prestigieux de Chancelier de Florence, et mourut à 78 ans.Jacques Franck

Quattrocento Stephen Greenblatt traduit de l’anglais par Cecile Arnaud Flammarion 350 pp., env. 22 €