Autour de l’une de ces banales histoires d’adultère qui alimentent les tensions de la vie ordinaire et font le succès de bien des romans, Nelly Alard sonde un couple et une époque dans leurs vérités, leurs affrontements et leurs contradictions. Elle y insuffle l’art de visualiser des situations, de créer des ambiances et de faire vivre ses dialogues avec une justesse à laquelle son métier de scénariste - essentiellement pour la télévision - et de comédienne - même si elle ne l’exerce plus guère - n’est sûrement pas étranger. Dans un presque huis clos de trois personnages, les autres n’étant que secondaires, elle donne à voir, à entendre, à saisir les uns et les autres dans leurs complexités comme dans leurs débordements ou leurs simplismes. Si son deuxième roman, "Moment d’un couple" - le premier, "Le crieur de nuit" a obtenu les prix Roger Nimier en 2010-, s’étire toutefois trop longuement dans les bavardages et les tergiversations, si l’homme et les deux femmes qui se le disputent ont les cris et les larmes souvent plus irritants que touchants, on ne peut s’empêcher d’être saisi par la crise dans laquelle ils s’enfoncent avec des stratégies variables et par l’issue qu’ils vont y trouver. Et de se poser la question du faut-il tout dire, voire de sa tolérance en la circonstance.

Nés dans l’après 68, ils ont la quarantaine et se veulent libérés des contraintes et des modèles des générations antérieures. Il est interdit d’interdire, de tricher… surtout dans le mileu "bobo" qui est le leur. Quand Olivier, journaliste, annonce à sa femme Juliette, ingénieur en informatique, qu’il a "une histoire depuis trois semaines… et maintenant elle veut que je te quitte", avec une fille impliquée dans la politique, celle-ci parvient péniblement à masquer son malaise et le sentiment d’avoir atteint la fin de sa jeunesse et de ses rêves. Lui, désinvolte, est assez inconscient. Il ne culpabilise pas, ne ment pas mais ne dit pas tout, navigue à vue entre deux femmes dont l’une l’énerve à force de lui rappeler sans cesse leurs souvenirs communs et l’autre l’attendrit pas sa fragilité et une nouveauté qui rencontre son besoin d’être admiré avec passion. Tout cela, bien évidemment, dégénère et la violence des propos s’impose dans ses excès et provocations. Tandis que l’une se bat à coups de questions incessantes et inquisitrices, l’autre surjoue ses sentiments et, à force d’hystérie et de harcèlement, lasse le désir de l’amant trop lâche ou trop faible pour mettre fin, d’un mot, au cataclysme qu’il a déclenché autour de lui.

Ce qui frappe dans ce roman qui s’immisce dans les déchirements habituels des couples d’aujourd’hui, c’est l’acuité avec laquelle la romancière ausculte ceux-ci jusqu’au trop de dialogues un peu répétitifs qui donnent l’impression de tourner en rond. Mais c’est aussi la réflexion qui, sans en avoir l’air et jouant d’humour et de légèreté, s’insinue dans les variations, y compris les variations de style, de son analyse lucide. Au plus près de chacun de ses personnages, Nelly Alard en sonde les grands sentiments et les principes auxquels chacun se réfère selon ses désirs propres. Et pour un bon plaisir de lecture.

Moment d’un couple Nelly Alard Gallimard 376 pp., env. 20 €