L’amour, toujours l’amour. On pourrait croire que, depuis Tristan et Iseut, Roméo et Juliette, il en va toujours rigoureusement suivant le même canevas. Mais ce serait s’aveugler sur la révolution fondamentale qui a marqué les cœurs depuis le début même de ce millénaire. Avec l’avènement de l’ère électronique, des sites de rencontre et des contacts en ligne (chats, blogs, forums, réseaux de messagerie, etc.).

Expert en la chose amoureuse, le très subtil sociologue Jean-Claude Kaufmann, directeur de recherche au CNRS et auteur d’essais lumineux dont le moindre ne serait pas "La femme seule et le Prince charmant", ose poser un tout nouveau diagnostic : "Tout a brusquement changé au début du XXIe siècle".

Jusque-là, la rencontre amoureuse évoluait dans un cadre assez stable, suivant un chemin balisé par des rites de passage. Mais entre-temps, il est vrai, la jeunesse s’était inventé un nouvel espace de liberté. Modifiant ainsi d’abord les règles du jeu, il y eut le flirt et la danse. Puis, dès les années 1960, l’émancipation sexuelle parut briser les dernières chaînes, même si "les libres jeux du corps assouplissaient l’institution conjugale sans vraiment la contester".

Et là, tout soudain, que se passe-t-il ? La sexualité, "hier pétrie d’angoisses et de mystères", se révèle aujourd’hui comme un nouveau loisir, moins cher même qu’une place de cinéma. Il y faudrait voir, selon J.-C. Kaufmann, la conjonction de deux phénomènes : la banalisation d’Internet, certes, mais surtout la revendication féminine clairement avouée d’un droit au plaisir - et rien qu’au plaisir.

"Loin des effrois diaboliques et des transgressions frissonnantes d’antan, une nouvelle activité de loisir, somme toute très ordinaire, était née. Prenant la forme d’un immense hypermarché de l’amour et/ou du sexe, où chacun est à la fois vendeur et consommateur, affichant ses désirs et cherchant à les satisfaire de la façon la plus efficace qui soit."

Il y a peu encore, la rencontre par Internet n’avait guère meilleure presse que les agences matrimoniales. Aujourd’hui, contrairement à celles-ci, elle est devenue non seulement normale, mais même plutôt "tendance". Outre qu’elle est devenue un moyen légitime d’effectuer des approches libertines, hors de tout projet d’engagement conjugal.

Les membres des sites, dont le nombre explose de façon exponentielle, sont des jeunes urbains diplômés, multipliant les activités sociales. Ouverts au changement, ils sont plus que de coutume favorable aux droits des femmes et des homosexuels. Ils ne sont pas les solitaires désespérés qu’on imaginerait quelquefois; ils ne s’inscrivent pas fatalement dans la misère sexuelle ou affective, loin de là même.

Pour étayer ses constats, Jean-Claude Kaufmann a mené une enquête minutieuse dans un monde qu’il n’aime pas trop qualifier de virtuel parce qu’à ses yeux, dès qu’il y a prise de contact, l’on entre dans une vraie relation. Et cela bien que les rejets, cales et rebuffades soient ici plus nombreux, et souvent plus violents, que dans la "vraie vie".

Ce qui n’empêche pas que la rencontre online puisse engendrer une authentique addiction, une totale (cyber) dépendance apparentée à une drogue dure, avec une véritable frénésie consommatoire. Pour certains, l’ordinateur devient le centre nerveux de l’existence et, dès que possible, la connexion s’impose de manière impérative, compulsive, obsessionnelle.

Fort de ses observations in vivo, le sociologue français voit subrepticement bouger les choses. Pendant les premières années, une majorité de femmes quêtait le grand amour, l’homme de leur vie, tandis que les hommes, pour la plupart, recherchaient le sexe sans trop d’ambiguïtés. Certains, dits les "gamers", le font même tant et plus, non tant dans une logique de plaisir et d’assouvissement que de pur exploit statistique. Au point d’anéantir un jour tout désir.

À présent, le "plan cul", comme il se nomme d’appétissante et apéritive façon, s’avère en effet beaucoup plus répandu, et surtout mieux partagé. D’abord, on l’a dit, parce que les femmes assument bien davantage leur désir sexuel, rejoignant les hommes dans l’idée, érigée en devise, qu’"il n’y a pas de mal à se faire du bien". Et puis, parce que la frontière entre le sexe et les sentiments est devenue nettement plus ténue.

Est-ce à dire que le Web est devenu le plus grand lupanar de tous les temps ? Que la femme, dans ce contexte, est plus putain que princesse ? Jean-Claude Kaufmann fronce ses longues moustaches. "Une aventure d’un soir inaugure parfois une relation plus durable. Un plan cul peut devenir une grande histoire d’amour. Et l’on note désormais une inversion entre le sexe et les sentiments." L’ordre traditionnel des séquences a été complètement bouleversé. C’est en quoi, parmi d’autres symptômes, l’on serait admis aujourd’hui à parler d’une révolution amoureuse. Mais on aurait infiniment tort de croire que l’amour n’en est rendu que plus facile.

Sex@mour Jean-Claude Kaufmann Armand Colin 213 pp., env. 14,90 €