Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.


Quand Akhil Sharma remet le manuscrit de "Notre famille" à son éditrice, il a neuf ans de retard. Son précédent (et premier) roman, "Un père obéissant", a été couronné par le prix Pen/Hemingway en 2001 : un formidable encouragement qui n’en fut peut-être pas un. Dix ans plus loin, Akhil Sharma (né en Inde en 1971) a en tout cas renoué avec le succès puisque "Notre famille" a été plébiscité outre-Atlantique tant par le public que par la critique.

Le père est parti le premier, quittant leurs deux pièces en ciment sur un toit de Delhi pour une chambre du Queens. A ses yeux, gagner sa vie en dollars devait faire de lui une meilleure personne. Un an plus tard, sa femme et leurs deux fils peuvent le rejoindre. Ajay n’a pas dix ans quand l’Amérique de tous les possibles s’ouvre à lui. Dans un coin de sa tête pourtant, la vie en Inde est toujours présente. L’avenir, qui s’annonçait radieux, va refuser ses promesses à Birju, l’aîné des deux garçons. C’est alors la vie de toute la famille qui va changer de perspective.

Ajay, sur qui reposent désormais les espoirs de ses parents, s’installe peu à peu dans une nouvelle culture. La télévision et la bibliothèque le fascinent, mais il redoute que ne s’efface celui qu’il était auparavant. Ce, dans un contexte de racisme latent. Grande est sa solitude, qu’il comble par la lecture. Après avoir testé sur ses camarades les bienfaits du mensonge comme ceux de la vérité, il commence à s’intéresser de près à Hemingway. Ses romans mais plus encore des essais à son propos lui ouvrent une voie nouvelle. "En continuant de lire Hemingway, qui paraissait faire si grand cas de la souffrance silencieuse, je me mis à considérer la douleur de ma famille sous la forme d’une histoire." A son tour, Ajay se met à noircir des cahiers. "En écrivant, j’étais fier de ma robustesse, de cette capacité que j’avais à me saisir de ce qui m’arrivait pour en faire autre chose."

On ne peut imaginer cette histoire que largement autobiographique, tant Akhil Sharma écrit au plus près du vécu et des pensées de ses personnages. Auxquels il ajoute le détachement de l’humour et la justesse d’une plume maîtrisée. Omniprésente, la vérité émotionnelle si chère à Hemigway donne à ce texte une force et une qualité rares.


Akhil Sharma, "Notre famille", traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Paule Guivarch, 10/18 n° 5106, 209 pp.