Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Mêlant personnages réels et fictifs, Anne Percin entraîne ses lecteurs dans les bouillonnements et métamorphoses de la création artistique de la fin du XIXe siècle, privilégiant les pôles d’attraction que furent pour les peintres de l’époque Pont-Aven et Le Pouldu dans une Bretagne ouverte à tous les vents. A travers les fils d’une correspondance écrite, échangée entre trois personnages eux-mêmes sollicités par la création mais imaginés, c’est aussi à Bruxelles, Paris et… La Louvière que vont ses investigations. La construction de la tour Eiffel – “On n’en reparlera sans doute plus dans dix ans”, pronostiquera un visiteur peu perspicace –, l’apparition du Kodak et les perspectives de la photographie, les terribles crimes de Jack l’éventreur qui secouent l’Angleterre et quelques autres innovations techniques forment le terreau de ce roman passionnant parce que plein de passion : “Les singuliers”.

En dépit de pointes de suspense qui traversent le livre, il ne s’y trouve pas de véritable histoire. Les lettres qui se croisent et se répondent font état des potins dans les divers lieux d’où elles partent, tout en échangeant anecdotes, plaisanteries, taquineries et en mettant en évidence le quotidien des épistoliers, leurs tracas et l’amitié qui les unit. Mais elles font surtout la part belle aux bonheurs et aux difficultés des créateurs qui, autour d’eux, les motivent et les inspirent. On y trouve relevés les doutes, les rêves et les blessures de ceux qui s’appelaient déjà Gauguin (en photo, son “Autoportrait au Christ Jaune”), Van Gogh, Sérusier, Emile Bernard, Toulouse-Lautrec, Anna Boch – elle acheta “Les Vignes rouges”, le seul tableau vendu de son vivant par Vincent Van Gogh – et son frère Eugène sans que leurs noms aient franchi les cercles restreints de quelques spécialistes. On est dans la période où, après avoir refusé l’académisme, l’impressionnisme se diversifie avec les nabis, les pointillistes, les symbolistes… et où chacun, se voulant libre, cherche à affirmer sa singularité.

Lui-même peintre désireux de s’affranchir des espoirs de sa famille, fondatrice des faïenceries Villeroy et Boch de La Louvière, Hugo quitte un avenir prometteur pour s’installer à la pension Le Gloanec de Pont-Aven qui, avec la Buvette de la Plage de Marie Henry au Pouldu, est le point de ralliement de nombreux peintres désargentés mais qui font l’avant-garde de l’époque. Dans le courrier qui va et vient entre lui, son ami Tobias et sa cousine Hazel transparaissent les enthousiasmes mais aussi les échecs, les admirations, les rivalités entre les uns et les autres, les besoins d’argent et les incompréhensions d’un public ancré dans ses certitudes. “L’art”, écrira Hazel, “quand il ne dérange personne est assez facile à vendre.” Or, l’art de ces peintres-là dérange et ne se vend pas. Et il faut la curiosité, la passion et le pouvoir de conviction d’un Octave Maus et d’une Anna Boch pour faire admettre Vincent Van Gogh au Salon des Vingt où Henri de Groux refusera, dès lors, d’être exposé en compagnie de ce “barbouilleur hollandais”.

Avec un grand sens du portrait et l’intuition aiguë de la solitude qu’impose la création artistique – “singulier cela veut dire seul, aussi” –, soulignant leur intégration dans la vie et leur rapport à la mort, Anne Percin esquisse des destins d’artistes – inquiets, fantasques, ombrageux – soucieux de leur avenir mais ignorant tout de ce qu’il serait et que nous savons. Il faut lire ce livre effervescent et magnifique auquel la forme épistolaire apporte une vérité et une intensité particulièrement attachantes.

Anne Percin, "Les Singuliers", Babel n° 1407, 405 pp.