Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.


En terminant "Une année studieuse" où elle évoquait sa rencontre et son mariage avec Jean-Luc Godard, le tournage de "La Chinoise" et un air du temps annonçant mai 68, Anne Wiazemsky assurait ne pas vouloir aller plus loin dans ses souvenirs et refermer ainsi la porte ouverte par "Jeune fille" sur ses années de jeunesse. On l’avait regretté et c’est donc avec infiniment de plaisir que l’on peut dorénavant lire la suite de ces événements à la fois connus ou plus personnels dans "Un an après". On s’y retrouve au cœur des révoltes étudiantes d’un Quartier latin où elle et son récent mari venaient d’emménager face à l’église Saint-Séverin. Ce qui avait arraché à François Mauriac, son grand-père complice, un malicieux : "Epatant, si tu éprouves la plus petite tentation de retrouver la Foi, tu n’auras qu’à traverser la rue".

Avec la distance que lui offrent les années, Anne fait revivre une époque de grand chaos et une histoire d’amour toujours très passionnelle mais moins inconditionnelle qu’à ses débuts. Elle l’aime, il l’aime, c’est entendu. Mais elle découvre la pression qu’il exerce sur son indépendance et les choix de ses films. Lui est jaloux, d’humeur variable au gré de ses accaparements politiques et de ses envies de changer le monde. Ainsi que son cinéma qu’il remet en question pour s’investir dans un travail plus collectif le laissant insatisfait. Avec pudeur et le souci du détail qui révèle, Anne Wiazemsky lève le voile sur des affrontements extérieurs et intérieurs auxquels elle apporte sa lucidité, son sens de la dérision et une tendresse pour une époque où, entre peurs, passion, tournages et voyages, elle s’interroge et s’émancipe.

Le couple se fait de nouveaux amis - dont la styliste Michèle Rosier, fille de Pierre Lazareff - traverse et fuit les fracas des rues, se déchire, se réconcilie… Anne a vingt ans. Elle tourne avec Cournot, Bertolucci, Pasolini, Ferreri… Elle rencontre Cremer qui la provoque, Brel, Girardot, Mastroianni et, avec lui, les Beatles et les Stones. Elle retrouve Dany, le petit rouquin rieur et dragueur, devenu leader des étudiants. Elle s’amuse, observe. Elle fait du patin à roulettes dans un Paris dévasté. Jean-Luc se ronge, s’irrite, s’attendrit. Avec Truffaut et Louis Malle, il met fin au Festival de Cannes quand elle bronze - à sa grande fureur - dans la villa des Lazareff. Chacun, pour raisons professionnelles, voyage de son côté. Mais ils n’ont qu’une envie : se retrouver.

Spectatrice toujours un peu étonnée par ce qu’elle découvre, Anne Wiazemsky nous fait revivre en direct une année 68 sur laquelle a coulé beaucoup d’encre mais qu’elle revisite de son point de vue à elle. Elle a l’œil et ce n’est évidemment pas un hasard si elle a travaillé à l’époque comme photographe de plateau. Il est d’ailleurs amusant de retrouver dans son album "Photographies" paru en 2012 un écho visuel aux descriptions de ce livre tout à la fois lourd et léger, foisonnant d’anecdotes, de portraits et de descriptions sur un sujet, toujours dans l’air de notre temps, d’apprentissage de la liberté. Et quand elle termine d’une dernière phrase : "La fin malheureuse de notre histoire devint banale et privée, je cessai d’être un témoin privilégié de l’époque. Je ne l’écrirai pas", cette fois on la croit.


Anne Wiazemsky, "Un an après", Folio n° 6221, 240 pp.