Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Il y a des personnages de romans qui, revenant de livre en livre, deviennent des amis proches, dont on connaît toute la vie, les interrogations existentielles et les secrets cachés. C’est une expérience alors curieuse d’avoir des amis de papier plus vrais parfois que les amis de chair.

C’est le cas avec le commissaire Erlendur, le héros tourmenté et obstiné des romans policiers d’Arnaldur Indridason.

Avec lui, le roman noir devient un grand roman sur la nature humaine et ses passions, sur la vie, l’amour et la mort, dans le cadre grandiose et sauvage de l’Islande, terre du bout du monde, au milieu de l’océan, envahie tout l’hiver par la nuit, où le temps peut changer en quelques heures et les hommes disparaître dans des crevasses, sans laisser de traces, dans ce pays plein de mystères. Il n’est pas surprenant que les habitants y croient toujours aux trolls et aux revenants. Ces croyances les lient intimement à leur environnement, à cette nature si belle et si hostile à la fois.

Tous les lecteurs d’Indridason le savent, c’est dans cette nature si sauvage qu’Erlendur a passé son enfance et vécu un drame atroce dont il ne s’est jamais remis et qui détermina, sans doute, sa vocation de flic. Enfant, il alla dans la lande avec son père et son jeune frère accroché à sa main, pour ramener les moutons avant la tempête de neige. Mais le blizzard fut plus subit que prévu et Erlendur, frigorifié, lâcha prise et perdit son jeune frère dont on ne retrouva jamais le corps.

Dans “Les nuits de Reykjavik”, Arnaldur Indridason nous donne une case jusqu’ici manquante, la première enquête du futur commissaire, lorsqu’il n’était encore qu’un stagiaire affecté aux incidents de la nuit à Reykjavik : un type qui tabasse sa femme, un accident de roulage, un camé, etc. On découvre dans le roman l’autre face d’un pays si moderne et propret. Même une toute petite capitale comme Reykjavik a ses bas-fonds, sa misère humaine, ses clochards et ses putains.

Lors de ses rondes nocturnes, le tout jeune Erlendur rencontre un SDF, Hannibal, avec qui il a de brèves conversations et qu’il cherche à aider. Hannibal a dû vivre un traumatisme énorme pour tomber dans l’alcoolisme et devenir une épave. Mais Hannibal perce bien le secret de la gentillesse d’Erlendur à son égard : ne cherche-t-il pas à combler ainsi un lourd sentiment de culpabilité ? Le lecteur sait qu’il s’agit de cette mort de son jeune frère dans les brouillards des fjords. Cette question psychanalytique sur le sentiment de culpabilité (mais la psychanalyse n’est-elle pas une autre forme d’enquête policière ?) donne à ce roman une profondeur supplémentaire.

Un jour, on retrouve Hannibal noyé dans une mare. L’affaire est vite classée, il semble évident qu’il est tombé et que, trop imbibé, il ne s’est pas relevé. Mais Erlendur a des doutes et, bafouant toutes les règles de la police, il entreprend son enquête parallèle, tenace, obstinée, encore pleine de maladresses, pour tenter de vérifier que cette mort est bien naturelle et, dans le cas contraire, pour retrouver l’assassin.

Cela nous vaut un beau suspense, bien mené, au cœur de ce monde glauque de la nuit. On pourrait penser qu’Erlendur subirait les foudres de sa hiérarchie pour avoir tant outrepassé les règlements mais, au contraire, cette affaire a permis au jeune flic stagiaire d’attirer l’attention de la commissaire Marion Briem qui lui mettra le pied à l’étrier pour devenir “le commissaire Erlendur”. Suite aux romans précédents.


Arnaldur Indridason, "Les nuits de Reykjavik", Points Seuil n° P4224, 349 pp.