Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

David Foenkinos dépeint une femme passionnée. Avec délicatesse.

"Je commençais, j’essayais, puis j’abandonnais. Je me sentais à l’arrêt à chaque point." C’est donc ainsi qu’a écrit David Foenkinos (photo).

Ce qui saute immédiatement aux yeux lorsqu’on ouvre ce roman, c’est l’écriture. Une phrase par ligne. Courte. Longue. C’est selon. On imagine un poème musical, psalmodié à la mémoire de… puisque le livre est dédié à une certaine "Charlotte". On éprouve très vite la sensation d’une respiration haletante, sorte de hoquètement dû à l’émotion ou la douleur qui ont envahi David Foenkinos en découvrant la vie de Charlotte Salomon.

Sans doute, le nom de cette artiste peintre allemande, née à Berlin le 16 avril 1917, n’est-il pas inconnu ni son talent ignoré. Rares sont pourtant ceux qui se sont vraiment intéressés au destin de cette femme étrange et discrète, morte à Auschwitz à l’âge de 26 ans, enceinte de cinq mois et laissant derrière elle une œuvre d’une grande modernité.

David Foenkinos l’a fait, puisant à son œuvre autobiographique "Vie ? Ou Théâtre ?" et la recherchant à travers quelques lieux témoignant encore - à peine - de sa présence, dans une quête où, parlant d’elle, il parle aussi de lui-même. "La connivence immédiate avec quelqu’un… Je connaissais ce que je découvrais", écrit-il.

Bercée par les mélodies maternelles, Charlotte fut, dès l’enfance, happée par le tragique. Mal remise du suicide de sa jeune sœur Charlotte ! - le prénom qu’elle donnera à sa fille -, sa mère passe de moments d’exaltation en dépression et finit par se suicider, elle aussi. Le père, bien qu’attentif à l’enfant, travaille beaucoup à devenir le plus grand médecin d’Allemagne et confie celle-ci à ses grands-parents où elle devient triste et sauvage. Lorsqu’il se remarie à la synagogue avec Paula, une cantatrice juive pratiquante, la petite fille tombe sous le charme de la jeune femme, fière de participer à ses succès et de partager ses relations - Einstein, Mendelsohn, Schweitzer… - et ses lectures - Goethe, Hesse, Nietzsche… Peu à peu, elle découvre qu’aux ovations qui saluaient sa belle-mère, succèdent des huées et des cris de haine, bientôt l’interdiction de se produire en public et, pour son père, le retrait de sa licence d’enseignement. Alors que, remarquée pour ses dessins, elle a réussi à intégrer l’Académie des Beaux-Arts de Berlin et que, bravant sa réserve, elle s’est autorisée au bonheur d’aimer Alfred Wolfsohn, un professeur de chant fantasque et éminent, elle cède à la pression et fuit l’Allemagne à contrecœur.

Réfugiée dans la villa où se trouvent ses grands-parents à Villefranche-sur-Mer, elle a quitté sa maison, son enfance, sa vie, ses souvenirs et, surtout, lui qu’elle ne peut oublier… Elle est taciturne et vit mal l’hostilité du grand-père qui, le jour où sa propre femme se jette à son tour dans le vide, lui révèle brutalement la succession des suicides dans la famille et, excédé par trop de drames, lui assène : "Qu’attends-tu pour te tuer toi aussi ?" Elle n’aura pas besoin de le faire. Dénoncée et arrêtée, Charlotte mourra à Auschwitz en 1943. Mais, auparavant, elle aura eu le temps d’un nouvel amour qui la convainc de peindre à nouveau. Ce qu’elle fera avec frénésie. A ses dessins, très colorés, elle joint alors de longs textes et des indications musicales qui marquent "un tourbillon de puissance et d’inventivité". Vérité ou théâtre ? Elle en confiera le manuscrit au médecin et ami à qui elle glisse : "C’est toute ma vie".

C’est le livre auquel s’est référé David Foenkinos, d’autres traces du passage de Charlotte ayant été détruites. Après la fascination de quelques expositions qui lui furent consacrées, les rétrospectives concernant l’œuvre de Charlotte Salomon se sont espacées. Ses œuvres sont encore exposées par intermittence au musée d’Amsterdam où s’étaient réfugiés et ont survécu son père et sa belle-mère. Alfred, si passionnément aimé, est mort en 1962 avec, dans la poche intérieure de son veston - "près de son cœur" -, la brochure d’une de ses expositions. On ressent tout au long de ce témoignage la sympathie bouleversée de David Foenkinos pour cette femme avec laquelle il partage de nombreuses complicités. Plus grave et intense que ses précédents romans, celui-ci touche par le portrait finement évoqué d’une artiste qui ne demandait qu’à exister, par la passion à peine voilée qui le traverse et par… la délicatesse des sentiments qui l’anime.


David Foenkinos, "Charlotte", Folio n° 6135, 256 pp.