Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

“Le Royaume” d’Emmanuel Carrère, c'est une enquête fouillée, mêlée d’éléments romancés, de 630 pages sur les premiers chrétiens dans la foulée de Saint-Paul, “le fou de Dieu” qui vomissait les tièdes, et de Saint-Luc. Et c’est une splendide réussite. Le romancier inoubliable de “D’autres vies que la mienne” a l’art de s’emparer de sujets improbables, comme dans son livre précédent, la vie de l’écrivain russe Limonov. S’emparant de faits réels, Carrère les transforme en récits palpitants, mettant en scène, dans un style simple et lumineux, sa propre subjectivité. Ses “enquêtes” deviennent des miroirs de ses doutes, et des nôtres.

Ici encore, ce récit très documenté est nourri de liens avec l’époque actuelle et avec les introspections de Carrère qui raconte qu’il eut jadis une période mystique où il allait chaque jour à la messe et avait une foi de charbonnier qu’il jeta ensuite aux orties. Mais le doute subsistait. Il écrit de lui-même qu’il ne peut “penser quelque chose sans penser le contraire puis le contraire de son contraire”.

Emmanuel Carrère travaillait à ce récit depuis près de dix ans, ces dernières années, dans sa maison de Patmos, l’île de Saint-Jean, lisant et analysant tous les écrits de saint Paul et saint Luc et de leurs exégètes. Il voyait chez Paul le roman d’un homme exalté, sillonnant le monde de son époque avec une folle énergie pour prêcher une vraie révolution clamant que, dans le Royaume de Dieu, “les premiers seront les derniers, qu’Il te conduira où tu ne veux pas aller, et que là, le fils qui n’a rien fichu de bon sera préféré à celui qui a tout fait bien”. Des paroles “scandaleuses” que l’Église limera par la suite.

Il raconte comment saint Paul, qui voulait dégager le christianisme du judaïsme, était le Trotsky de la chrétienté face à saint Jacques, dirigeant le groupe officiel de Jérusalem et qui en serait le Staline. Il raconte cette folie, digne de la science-fiction, où on parle d’un homme qui ressuscite et qu’on peut ingurgiter et retrouver en soi en le mangeant.

On a beau avoir entendu déjà les lettres de saint Paul, le livre très fouillé de Carrère leur donne un éclairage fascinant. Il leur donne une vraie humanité en ne cessant de s’interroger sur la place qu’il occupe lui-même.

Il s’est expliqué : “Toute la difficulté de ce livre, stimulante parce qu’insoluble, c’était de se tenir sur cette ligne de crête, avec d’un côté le versant de la foi que je ne veux pas dévaler, et de l’autre le versant de l’agnosticisme ou de l’athéisme qui me paraît un peu court pour aborder ce sujet”.

Il précise dans le roman qu’il ne croit pas que Jésus soit ressuscité, mais “qu’on puisse le croire, et de l’avoir cru moi-même, cela m’intrigue, cela me fascine. J’écris ce livre pour ne pas abonder dans mon sens”. Et les derniers mots de ce livre exigeant et audacieux sont : “Je ne sais pas”.


Emmanuel Carrère, "Le Royaume", Folio n° 6169, 608 pp.