Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Par son écriture qui a la force de la nécessité, vrillant le lecteur par une rare intensité et, le plus souvent, une tension croissante, Graham Swift (Londres, 1949) est l’un des meilleurs écrivains britanniques de sa génération. "J’aimerais tellement que tu sois là" - qui n’a pas la résonance de l’original, "Wish You Were Here" (2011), peut-être clin d’œil à Pink Floyd - est à cet égard éloquent. On y est plongé dans l’intimité d’un couple qui retient son souffle. Jake est dans la chambre, un fusil à ses côtés, le regard perdu, alors qu’Ellie, ne pouvant entendre les mots qu’il vient de lui adresser, s’est enfuie sans promesse de retour. Ils se sont connus à l’adolescence, se sont mariés sans conviction, se sont perdus au fil des jours. Il y eut cet enfant qu’elle voulait et qu’il lui a refusé. Il y eut le départ de Tom, frère cadet de Jake, qui, par son engagement dans l’armée, fuyant la nuit de ses dix-huit ans, ne pouvait clamer plus distinctement le besoin de se libérer de l’emprise familiale. Il y eut enfin cet héritage inattendu qui força leur décision de renoncer à l’agriculture dans le Devon (photo) pour "prodiguer des soins à un troupeau de caravanes" sur l’île de Wright.

Avec beaucoup d’habileté et de délicatesse, Graham Swift se coule dans une histoire personnelle marquée par les malentendus, les préférences et les non-dits qui ont mis à mal la cohésion familiale. Quand la guerre s’en mêle, emportant la vie de Tom, dont le corps doit être rapatrié d’Irak, rejaillit sur Jake (et incidemment sur Ellie) le poids d’un passé mal digéré. "C’était comme s’il ne pouvait plus se passer de Tom, maintenant qu’il était mort, alors qu’il était absent depuis treize ans."

A côté d’un focus sur ce point de bascule, qu’il négocie avec brio, l’auteur d’"A tout jamais" (Meilleur livre étranger 1983) et de "La dernière tournée" (Booker Prize 1996) dépeint une campagne anglaise en déliquescence, où les fermes familiales deviennent les secondes résidences de Londoniens fortunés en mal d’authenticité. Ayant vu partir en fumée son bétail à cause de la vache folle puis de la fièvre aphteuse, le monde agricole se replie. Inexorablement. "Pauvres hommes. Pauvres bêtes. Les deux."


"J’aimerais tellement que tu sois là", Graham Swift, traduit de l’anglais par Robert Davreu, Folio n° 5893, 425 pp.