Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

"Il est avantageux d’avoir où aller" d'Emmanuel Carrère est un gros recueil de 33 reportages qu’il a publiés entre 1990 et 2015. Le dernier, qui les résume tous d’une certaine manière, étant un inédit. L’ensemble est formidable. On y retrouve le don qu’il a pour parler des hommes et de leurs vies, comme on l’avait lu dans "D’autres vies que la mienne" et "Limonov".

Eclectisme

Les sujets abordés sont bien différents, affichant un grand éclectisme. Il peut parler de procès en infanticide, de la vie tourmentée d’Alain Turing, père de l’ordinateur, aussi bien que de visiter le palais de Ceausescu, de retrouver la Russie des opposants ou de rédiger pour un magazine italien des chroniques, parfois érotiques, sur les rapports entre les hommes et les femmes.

Ce qui relie ces sujets, c’est d’abord une écriture limpide et belle, et c’est ensuite la manière si humaine et vraie avec laquelle Carrère parle des autres et du monde comme il va (de travers).


Certains de ses textes sont particulièrement frappants. Comme celui où il part au fond de la Sibérie, à Kotelnitch, retrouver "le plus vieux prisonnier de la Seconde Guerre mondiale" : un Hongrois enfermé dans un mouroir psychiatrique depuis 50 ans et qui n’a jamais pu communiquer avec les autres. Un drame humain bouleversant qui a amené Carrère à consacrer sept ans de sa vie à cette petite ville où cet homme résida et à réaliser un film et un livre, "Un roman russe".

Le destin d’Andres Toma, qui a vécu toute une vie "dans la privation la plus totale de tout désir, de toute tendresse, de toute chaleur" et qui revient, hagard, au pays, nous met les larmes aux yeux.

Faux et flop

Emmanuel Carrère consacra autant de temps à raconter le destin du faux docteur Jean-Claude Romand, qui en arriva à assassiner toute sa famille, jusqu’à son chien, pour ne pas devoir leur avouer qu’il leur avait menti depuis toujours et qu’il n’était pas médecin.

Il y a aussi son interview ratée avec Catherine Deneuve. Il voulait que ce soit un vrai dialogue, un peu improvisé et ce fut un "flop". Il était trop soucieux de bien paraître pour converser avec la grande Catherine.

Un des plus beaux reportages s’est fait au sommet de Davos pour le magazine "XXI". Pas question d’entrer dans le saint des saints pour lequel le billet est prohibitif. Carrère observe alors de l’extérieur, depuis les cafés et rues de Davos, et il raconte ce qu’il voit, y compris ses virées nocturnes avec "Big Moustache", Christophe de Margerie, le patron de Total. Et tout y est : le vécu, le poids des hommes, l’impuissance des dirigeants, le mur économique.

Exemplaires

Toutes les histoires d’Emmanuel Carrère sont exemplaires. Chaque fois, il tente de se mettre dans la vie des autres. C’est la force du romancier comme du lecteur. Umberto Eco disait que celui qui ne lit pas n’aura eu, à 70 ans, qu’une vie, la sienne, alors que celui qui lit aura eu 5 000 vies.

C’est ça, la force de l’écriture : sortir de son seul soi-même.

On comprend alors que Carrère ait été fasciné par les dix vies au moins de l’écrivain russe Limonov et par la vie inventée de Jean-Claude Romand.

"Elle avait allumé une cigarette, pas la première, et, partagé entre l'admiration sans réserve et l'hostilité naissante, je me demandais si fumer dans un lieu public où c'est évidemment interdit était un trait de rebéllion sympathique ou voulait seulement dire: je suis Catherine Deneuve et j'aimerais bien voir qui oserait me demander d'éteindre ma cigarette." (extrait)

Tous les derniers livres de Carrère, et toutes ces chroniques, parlent de la possibilité, ou non, de réinventer sa vie. Il le fait en rappelant sans cesse sa propre position de "voyeur", non par narcissisme mais pour bien indiquer de quel surplomb il regarde, comme le physicien qui sait que le seul fait d’observer un phénomène vient le perturber. Le résultat donne une incroyable épaisseur humaine.

Il a hésité un moment à utiliser dans une chronique un jeu de mots rabâché mais qui exprime sa démarche. Il veut dans chaque reportage, dit-il, jouer les deux frères Térieur à la fois : Alain Térieur et Alex Térieur.

Dans nos vies possibles, le hasard joue un rôle essentiel. Peut-on alors l’instrumentaliser et jouer aux dés les choix de nos vies ? Ne serait-ce pas la meilleure manière de tester toutes ces vies possibles qu’on pourrait vivre ? C’est le sujet du dernier reportage de ce livre passionnant qui est aussi, par un détour, un vrai autoportrait d’Emmanuel Carrère.


Emmanuel Carrère, "Il est avantageux d’avoir où aller", Folio n° 6342, 535 pp.