Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Huit ans après avoir suscité l’enthousiasme avec "La physique des catastrophes", l’Américaine Marisha Pessl voit traduit un deuxième roman aux allures de thriller qui confirme son grand talent. "Intérieur nuit" ("Night Film") s’articule autour de la figure énigmatique et mythique de Stan Cordova, génial réalisateur de films d’horreur qui aimantent tels "des opiacés addictifs". Il y a à la fois du Coppola, du Kubrick et du Lynch dans cette figure créée de toutes pièces bien malgré les nombreux documents (coupures de presse, échanges de mails, photos…) présentés au fil du roman.

Traque

Fasciné par cette figure hors normes qui vit recluse - ce qui alimente les plus folles rumeurs -, le journaliste d’investigation Scott McGrath a naguère tenté de le démasquer (est-il un génie ou un monstre) ? Il y a laissé sa réputation. L’annonce du décès (suicide ou non ?) d’Ashley Cordova, la fille du cinéaste, le pousse à rouvrir ses cartons. Surgis à point nommé (seul bémol à une trame serrée), deux assistants vont aider Scott dans sa traque : Hopper, petit malfrat qui a connu Ashley, et Nora, belle paumée qui se rêve comédienne.


C’est dans un New York "intrinsèquement machiavélique" qu’évolue ce trio, alors que se brouille sans cesse la frontière entre réalité et fiction, sur fond de magie noire et de superstition. "Quelle que soit la vérité autour de Cordova, en l’espace de quinze films effrayants il nous a montré à quel point nos yeux et nos cerveaux nous trompent sans cesse - et que ce que nous tenons pour certain n’existe pas." D’autant que le trouble s’insinue insidieusement, comme si Scott avait pénétré dans un monde sans retour.

"Ce plan était on ne peut plus risqué - en plus d'être illégal, immoral, contraire à la déontologie, même la moins exigeante, du journalisme d'investigation, et parfaitement scandaleux. Il pouvait fort bien nous valoir d'être arrêtés - ou blessés. Pour moi, il pouvait signifier un nouveau palier dans la déchéance professionnelle." (extrait du roman)

Se fondant dans l’univers qu’elle dépeint, Marisha Pessl déploie une écriture cinématographique ainsi qu’une fine maîtrise de l’intrigue qui parvient encore à se densifier dans les cent dernières pages. Invitation à s’interroger sur nos perceptions ("On ne sait pas où s’arrêtent les croyances des gens et où commence le réel"), "Intérieur nuit" est aussi une ode au dépassement. Car en creux, Marisha Pessl nous glisse qu’il faut oser demander plus, oser "déranger l’univers", oser plonger là où il y a "du danger, de la beauté et de la lumière".


Marisha Pessl, "Intérieur nuit", traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude, Folio n° 6317, 847 pp.