Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.


"Nous ne pouvons prétendre être les premiers, ou les préférés, nous sommes tout simplement ce qui est disponible, les laissés-pour-compte, les survivants, ce qui désormais reste, les soldes, et c’est sur des bases si peu nobles que s’érigent les amours les plus grandes et que se fondent les meilleures familles, nous provenons tous de là, de ce produit du hasard et du conformisme, des rejets, des timidités et des échecs d’autrui […].”

Tout est là du regard sur nos vies de Javier Marías qui, d’une écriture raffinée, généreuse, enveloppante, livre avec “Comme les amours” une magistrale fable morale sur l’amour et la mort, entités siamoises. Ce, en mêlant suspense et réflexion, à travers les pensées, les intuitions, les interrogations d’une narratrice hors pair.

Avant de se rendre à son travail dans une maison d’édition, María aime prendre son petit-déjeuner dans un établissement modeste du quartier. Elle y observe quotidiennement deux êtres qu’elle admire pour leur complicité rayonnante et l’optimisme qu’ils lui procurent. A son retour de congé, le “couple parfait” a disparu. Elle apprend que le mari, Miguel Desvern, a été sauvagement assassiné par un indigent déséquilibré. Un jour, María ose aborder Luisa, la veuve de ce riche héritier d’une compagnie de production cinématographique. Le temps d’une soirée, elle deviendra son oreille attentive et compatissante. C’est alors qu’elle rencontre Javier Díaz-Varela, le meilleur ami de Miguel, dont l’attitude et la présence auprès de Luisa se révèlent des plus ambiguës. Très vite, Javier et María (personnages créés par Javier Marías…) deviennent amants. Malgré elle, María en vient à s’interroger sur l’histoire du couple et les circonstances de la disparition de Miguel. Alors que Javier la cantonne au rôle de partenaire de distraction, elle ne peut toujours réfréner ses espoirs de devenir bien plus.

Selon Javier Marías (“Un cœur si blanc”, “Demain dans la bataille pense à moi”), si le roman peut être rapidement oublié, sa force est d’inoculer possibilités et idées permettant au lecteur de mieux appréhender le réel. Ainsi convoque-t-il Shakespeare, le Balzac du “Colonel Chabert”, le Dumas des “Trois Mousquetaires” pour tisser une toile d’une rare intelligence autour du temps qui superpose en nous
“ses fines couches indiscernables”, de la vérité qui est “toujours un embrouillement”, du hasard qui orchestre nos vies, des choix qu’on croit poser en toute liberté, de la place que les morts occupent auprès des vivants, de l’engouement amoureux, seul à même de pouvoir faire barrage à l’indifférence et l’ennui. Brillant de bout en bout.


Javier Marías, "Comme les amours", traduit de l'espagnol par Anne-Marie Geninet, Folio n° 6236, 421 pp.