Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Ses fonctions, titres, mandats suffiraient à remplir cette chronique. En relever quelques balises est, en soi, un parcours surprenant. Médecin spécialisé en neurologie, diplômé de Sciences Po, écrivain, ambassadeur, académicien, pionnier de l’organisation Médecins sans frontières, administrateur de la Croix-Rouge française, attaché culturel au Brésil, président de l’association Action contre la faim, conseiller de François Léotard en 1993 avant d’être soutien de l’équipe de Martine Aubry lors des élections de 2012, un fils d’un premier mariage, deux filles d’un second avec une Erythréenne… Jean-Christophe Rufin est fait d’expériences contrastées. Bien avant de songer à se promener sur les chemins de Compostelle - dont il fit, en 2013, un livre qui lui valut un beau succès -, il cumula des missions dans de nombreux pays d’Amérique latine et d’Afrique et conduisit notamment une délégation humanitaire en Bosnie-Herzégovine. C’est à ce terreau composite et riche des découvertes d’une vie que s’alimente son récent et passionnant roman : "Check-point".

Une jeune femme et quatre hommes, engagés par l’Onu à titre humanitaire, y traversent sur deux camions fatigués une Bosnie en guerre que l’on peut voir comme le symbole de n’importe quel pays récemment déchiré par un conflit. Le courant passe mal entre eux. Des clans se forment. Puis se déforment. Le jour où l’un des mandatés à la mission annonce qu’il a chargé des explosifs en place de vivres et médicaments, le projet acquiert un autre sens. Il perd sa neutralité. Il devient embarrassant. De pacifique, il se fait combattant et d’autant plus risqué que de nombreux check-points sont à franchir en cours de trajet. A cette implication imprévue au cœur des combats, s’ajoute pour Maud de se retrouver au centre des désirs, passions, amitiés, jalousies des hommes qui l’entourent. Les rêves, vulnérabilités et noirceurs des uns et des autres s’affrontent au grand jour. Les check-points, ces frontières dressées au milieu de nulle part par des chefs plus ou moins crédibles, s’avèrent psychologiques, dressant entre les êtres des barrières inquiétantes.

Né en 1952, Jean-Christophe Rufin est un raconteur d’histoires. Jamais ennuyeux, il multiplie les intrigues dans une écriture très visuelle qui fait éclater les couleurs des paysages - ici le blanc du froid et de la neige - et saisit l’âme des gens au quotidien de ce qu’ils vivent. Observateur, il voit et fait voir. Qu’il évoque un repas sommaire autour d’un feu de bois, les hostilités de la nature ou le four où se cachent des familles apeurées, il touche le vrai des fatigues, des peurs, des doutes des individus. Mais à partir de cette réalité tangible, il imagine un récit de rivalités et de haines. Il suscite surtout des questions sur la démarche humanitaire actuelle confrontée à une violence de plus en plus généralisée et proche. Jusqu’où faut-il ne pas aller trop loin ? Quel est, dans le contexte d’aujourd’hui, le rôle d’une ONG ? L’idéalisme des premiers mouvements humanitaires est-il efficace là où des gens se font enlever ou massacrer à images provocatrices ?

L’auteur de "Check-point" ne répond pas à la question mais suggère un débat - déjà entamé dans un essai en 1986, "Le piège humanitaire", et dans son roman de 1999 "Les causes perdues" - qui, sûrement, ne mettra pas tout le monde d’accord, mais qui a le mérite de troubler quelques certitudes. Qui a le mérite aussi de s’ouvrir à chacun sous le couvert d’un suspense palpitant et magnifique.


Jean-Christophe Rufin, "Check-point", Folio n° 6195, 416 pp.