Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Pourquoi a-t-il accepté ? Toute la carrière d’Alexander Cleave s’est déroulée sur scène, dans les théâtres, mais aujourd’hui, à plus de soixante ans, il va endosser son premier rôle pour le grand écran. Sans doute est-ce par vanité. "Qu’elle est fragile cette absurde profession dans laquelle j’ai passé ma vie à faire semblant d’être un autre, et surtout semblant de ne pas être moi." Coïncidence ou pas, cette opportunité va renvoyer Alex vers le passé. Mais il n’est pas dupe : "Mme Mémoire est une grande et subtile hypocrite". Le temps, la mémoire, l’imagination : ce trio, inépuisable source de questionnements, apparaît dans toute sa complexité dans "La lumière des étoiles mortes" de John Banville. Un titre qui soutient l’idée que"partout où nous portons notre regard, partout, c’est le passé que nous contemplons".

Dans ce roman porté par une plume étourdissante de grâce et de profondeur, l’auteur de "La Mer" et de "Infini" (par ailleurs auteur de romans noirs sous le nom de Benjamin Black), qui s’est vu décerner cette année le prestigieux prix Prince des Asturies, se met à hauteur d’une âme tourmentée en quête de sérénité. Alors qu’il se remémore son premier (et seul ?) amour, Alex ne sait quelle part de réalité, de véracité, d’invention lui conférer, lui qui se débat avec des indices qui n’en sont pas. Elle s’appelait Mme Gray et était la mère de Billy, son plus proche ami. Il avait quinze ans, elle vingt de plus. Cinq mois durant, le gamin qu’il était a aimé cette femme qui le désarçonnait et dont il n’a jamais pu mesurer ce qu’elle éprouvait pour lui. A-t-il été exploité ? Manipulé ? Qu’en penser aujourd’hui, cinquante ans après cette adolescence si propice à la confusion des sentiments ? Ce qu’il sait, c’est que c’est avec elle qu’il fit ses premiers pas de comédien - il savait le rôle qu’il devait jouer -, qu’il ressentit ses premiers égarements - lequel était sous l’emprise de l’autre, abandonné à la passion ?

"Il est aussi difficile, je le découvris, de revivre le plaisir que la douleur." Dans cet élan qui le projette sur l’écran du passé, Alex est mêmement ébranlé par le chagrin qui n’a cessé d’être le sien depuis la mort de Cass, sa fille unique, dix ans plus tôt. Du choc de sa disparition aux circonstances troubles, du mal qui la rongeait aux sombres prédictions qu’elle formulait. De l’amour, de la mort, John Banville offre ici un tableau d’une intensité troublante. Et rappelle que le temps a toujours le dernier mot.


John Banville, La lumière des étoiles mortes, 10/18 n° 5063, 334 pp.