Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

"La couleur de l’eau", deuxième roman de Kerry Hudson, a été couronné par le prix Femina étranger en 2015. De Londres à la Sibérie, l’écrivain écossais orchestre la délicate rencontre entre deux êtres malmenés par la vie.

Couronné il y a peu par le prix Femina étranger, "La couleur de l’eau" de Kerry Hudson (Aberdeen, 1980) nous entraîne dans une histoire d’amour âpre, forte, complexe, exempte de tout sentimentalisme. Dave a grandi sans père dans une cité du sud de Londres, aux côtés d’une mère dévouée et alcoolique. Grâce à un visa étudiant, Alena a quitté la Sibérie avec un maigre bagage mais d’immenses rêves. La rencontre improbable entre ces deux blessés par la vie échappera aux clichés, leur histoire étant construite sur le délicat équilibre entre optimisme (certes, des plus précaires) et noirceur.

Lorsque Dave surprend Alena tentant de fuir chaussée d’une paire de richelieus argentés à hauts talons, le vigile qu’il est se devrait d’appeler la police. Il n’en fera rien. "Elle n’était pas de ceux-là, […] quels qu’ils soient", se justifiera-t-il auprès de sa supérieure. Car il se plaît à défendre en elle la touriste égarée plutôt que la voleuse. Sans savoir qu’Alena serait là à l’attendre à la fin de sa journée de travail.

Excepté ses origines que trahit son accent, Dave ne sait rien d’Alena mais accepte de l’héberger "en ami". Maladroitement, fébrilement, ces deux-là vont tenter de s’apprivoiser. "Ils étaient étrangers l’un à l’autre et le resteraient probablement, ayant tous deux trop peur pour s’égarer sur le chemin tortueux de l’autre." Et c’est là la grande réussite de Kerry Hudson : parvenir à faire évoluer sur le fil du rasoir Dave et Elena vers l’amour qui peut construire ou briser. Tous deux rêvaient de voyages, d’immensité, de lumière. La réalité que chacun dissimule soigneusement à l’autre est tout autre. Où il est question du sordide sort réservé aux filles prises dans les filières de prostitution et des compromissions nécessaires pour tenter de s’en sortir. Mais aussi des choix qui s’engluent dans les lâchetés, les faiblesses, les promesses intenables.

Choisi par le jury du prix Femina aux dépens de "La zone d’intérêt" de Martin Amis, "Et ne reste que des cendres" d’Oya Baydar, "Tous nos noms" de Dinaw Mengestu et "J’ai vu un homme" d’Owen Sheers, "La couleur de l’eau" ("Thirst") est un digne successeur à l’inoubliable "Ce qui reste de nos vies" de Zeruya Shalev couronné l’an dernier.Geneviève Simon


Kerry Hudson, "La couleur de l'eau", 10/18 n° 5170, 382 pp.