Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique. 

Omi-Ala est redoutable. Avant l’arrivée des colonisateurs européens au Nigeria, c’était un fleuve pur que certains vénéraient comme un dieu. Puis il est devenu un lieu maléfique, source d’innombrables rumeurs. C’est la raison pour laquelle les parents interdisent à leurs enfants de l’approcher. Mais l’attrait de l’eau et du mystère est parfois irrépressible. Quatre frères - Ikenna, Boja, Obembe et Benjamin - n’y résisteront pas. 

Un peu de liberté

Leur père vient d’être muté dans une ville située à quinze heures de route de la maison familiale. Un peu de liberté semble à portée de main. Ils se mettent donc à pêcher dans ce fleuve, et y prennent beaucoup de plaisir malgré la rareté de leurs prises. "C’est lors d’une de ces expéditions que notre vie, notre monde a changé. Car c’est bien là que le temps s’est mis à compter, au bord du fleuve qui fit de nous des pêcheurs." C’est là qu’Abulu le fou va proférer sa terrible malédiction : Ikenna, l’aîné des frères, mourra assassiné par l’un de ses frères, un pêcheur.


Comment dès lors vivre avec pareil horizon ? Ikenna se métamorphose, se repliant dans un monde de plus en plus inaccessible. Et parmi ses frères, le malaise devient palpable : lequel d’entre eux se rendra coupable du crime ? L’équilibre de la famille vacille, la prophétie prend toute la place. Jusqu’au tragique dénouement.

"Notre père était un aigle / L'oiseau majestueux qui plantait son nid bien au-dessus de ses pairs, planait et veillait sur ses aiglons comme un roi garde son trône. Notre foyer - le pavillon de quatre pièces qu'il avait acheté l'année de la naissance d'Ikenna - était son aire, un lieu où il règnait d'une poigne crispée." (extrait)

Finaliste du Man Booker Prize pour ce premier roman, Chigozie Obioma (né en 1986 à Akure, au Nigeria, il vit et enseigne aux Etats-Unis) mêle avec brio le meilleur de la tradition orale et l’habileté du roman anglophone, comme un écho aux tiraillements entre tradition et modernité - leur père rêve pour ses fils d’une éducation occidentale et de destins enviables, voire d’une immigration au Canada. 

Futur et espoirs

La tragédie bouleversera leur univers et les confrontera à de délicats choix moraux qui concernent notamment la question de la vengeance. D’autant que c’est le futur et les espoirs de la jeune génération qui sont en jeu ici. Vibrant au rythme du récit qu’en fait Benjamin, "Les pêcheurs" est un roman d’apprentissage qui magnifie la fraternité. Une écriture gorgée de vie, une construction intelligente, une trame puissante lui ouvrent les portes du cercle des talents à suivre.


Chigozie Obioma, "Les pêcheurs", traduit de l’anglais (Nigeria) par Serge Chauvin, Points Seuil n° P4615, 354 pp.