Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Qu’est-ce qui te reste à perdre ? Cette déraisonnable question, Lidia Yuknavitch se l’est un jour posée, dévastée qu’elle était par l’accumulation des échecs et des épreuves. Chemin faisant et bien qu’elle ait flirté plusieurs fois avec les lisières de la mort ("Peut-être pas littéralement. Mais peut-être littéralement"), Lidia a découvert l’écriture, qui l’a sauvée. C’est ce parcours qu’elle narre dans "La mécanique des fluides". Sous l’étiquette "roman", ce texte est plutôt un récit hautement autobiographique porté par une plume alerte, souvent poétique, qui joue à démultiplier les styles. L’auteur œuvre par fragments aléatoires et hors de toute cohérence temporelle car les souvenirs émergent selon une logique qui leur est propre. Avec une authenticité et une franchise sidérantes.

C’est donc dans le désordre que Lidia Yuknavitch retrace sa vie. La natation qui a fait d’elle un espoir pour les Jeux olympiques. Les colères et les abus paternels. L’alcoolisme et les dépressions maternels. La fuite vers l’université du Texas, à l’âge de dix-huit ans, grâce à une bourse sportive. Le renvoi de l’établissement quelques mois plus tard. La rencontre avec Ken Kesey, auteur culte de "Vol au-dessus d’un nid de coucou". La reprise d’un cursus universitaire qui lui permettra d’enseigner. Pendant toutes ces années, la jeune femme ne cessera de défier les limites du danger via l’alcool, la drogue et le sexe.

"Naître signifie beaucoup de choses. Combien de fois on quitte une vie, on en commence une autre." Il y a les lectures, déterminantes. Il y a la volonté d’appartenir à quelque chose hors de sa famille. Il y a la gentillesse qui la désarçonne et l’effraie, en la poussant à admettre avoir "caché le moi qui la méritait dans un puits de tristesse". Il y a un mari et un fils qui lui ouvriront les portes d’un monde insoupçonné. Il y a enfin l’écriture, "farouchement intime". Celle qui permet de cacher et de montrer. D’être elle-même et de se créer. Car ces pages sont pour l’auteur de "Dora la Dingue" le lieu où s’inventer une écriture, et une vie, et un soi.

Jusqu’à l’âge de treize ans, la voix de Lidia n’était connue que de sa famille. L’eau dans laquelle elle passait des heures était alors source de sécurité et de pureté. Longtemps ensuite, la rage puis la honte ont été ses aiguillons, remparts autant que pièges. La vie, un temps engloutie par les démons de Lidia, n’en avait pas pour autant fini avec elle. Peu à peu, Lidia allait apprendre à vivre, apprendre la simplicité d’aimer, apprendre que l’art et la vie donnent et construisent. "Combien de fois mourons-nous ? Les mots, comme les pages de soi, en valent la peine."


Lidia Yuknavitch, "La mécanique des fluides", 10/18 n° 5081, 330 pp.