Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

On ne monte plus guère les grands classiques français dans nos théâtres. Parce que les enseignants et les gens de spectacle ne les comprennent plus ? Parce que la maîtrise de la langue française va en s’appauvrissant ? Parce que les écoles d’art dramatique n’enseignent plus à dire les alexandrins (même à la Comédie-Française, cette technique s’est perdue) ? Cet abandon est d’autant plus paradoxal que parallèlement la vogue de l’opéra baroque, pas moins irréaliste, ne se dément pas et que la pyrotechnie verbale des castrats est plus artificielle que le métronome des vers à douze pieds.

Le grand homme de théâtre que fut Antoine Vitez (1930- 1990) n’hésitait pas à qualifier le théâtre de Racine de "Nô français". Il disait aussi : "L’alexandrin. La musique. Le chant. Non seulement chaque vers doit être dit séparément pour être entendu séparément et faire sens aussi bien avec le vers qui précède qu’avec celui qui suit, mais la diction des douze pieds doit s’éloigner autant que possible de l’invraisemblable (oui, vraiment) banalité de la diction traditionnelle et voilà ce que le goût bourgeois brade en se jetant les yeux fermés dans la prose… On a honte de sa richesse, on voudrait passer inaperçu… parler comme les journaux". Alors que Racine, dit-il encore, est notre Mozart (in "Le Théâtre des Idées", Gallimard, 610 pp., env. 27 €).

Et voici qu’une jolie surprise éclate parmi les nouveautés de la rentrée litéraire : "Titus n’aime pas Bérénice". L’auteur ? Nathalie Azoulai qui n’hésite pas à réintroduire Racine (en gravure) dans les affaires de cœur des amoureux d’aujourd’hui. Voyons cela. Dans un café où ils dînent, Titus annonce à Bérénice qu’il l’aime mais qu’il la quitte pour rester avec son épouse Roma et leurs enfants. Bérénice est effondrée. On la console, on la raisonne, rien ne l’arrache à son désarroi, à ses larmes.

Un jour, elle entend soudain : "Quel ne fut pas mon ennui dans l’Orient désert". Elle se précipite sur sa bibliothèque, retrouve "Bérénice" de Racine, lit ses cinq actes à haute voix, achète les autres tragédies (douze au total). Dans chaque, elle trouve un vers qui épouse le contour de ses humeurs, la colère, la déréliction qui l’habitent : "Tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire. Parfois je demeurais errant dans Césarée". Bientôt elle arrive à se passer de confidents. Bientôt, elle glisse des vers dans sa conversation, dans ses textos.

Enfin, elle découvre le fil qui relie toutes ces tragédies : Phèdre aime Hippolyte qui aime Aricie, Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector, Néron aime Junie qui aime Britannicus, etc. A ne peut donc jamais aimer B et en être aimé de retour ? "Cet acharnement contre la réciprocité la console certains jours comme s’il proclamait le contraire impossible, incompatible avec la nature humaine."

Mais qui était donc Jean Racine ? Si notre Bérénice pouvait comprendre comment un bourgeois de province a pu écrire des vers aussi poignants sur l’amour des femmes, alors elle comprendrait, se dit-elle, pourquoi son Titus l’a quittée. Et la voilà qui se plonge dans la vie de Racine. Elle fait mieux, elle se la récrit pour elle-même. Elle imagine des scènes, invente des entretiens, dissèque des sentiments, retrace son parcours : une enfance d’orphelin, une éducation janséniste à Port-Royal, le Paris des théâtres et des actrices, le Versailles de Louis XIV qui éprouve pour lui de l’amitié et fait de lui son historiographe, son mariage enfin dont naîtront six enfants.

Au terme de cette recréation et grâce à elle, Berénice parvient à cette conclusion : "Que Titus n’a jamais aimé Bérénice ou qu’il l’a aimée, que vouloir comprendre ce qu’on appelle l’amour, c’est vouloir attraper le vent". Eh oui !


Nathalie Azoulai, "Titus n'aimait pas Bérénice", Folio n° 6254, 290 pp.