Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.


Accéder à un poste de télévision le dimanche : telle est la première ambition de Barbara lorsqu’elle débarque à Londres. Admiratrice de Lucille Ball, qui tient la vedette dans la série américaine "I Love Lucy" (diffusée entre 1951 et 1957 sur CBS avant d’être reprise en Angleterre et en France notamment), la jeune femme rêve de percer à son tour. La beauté de cette Miss Blackpool - titre qu’elle a acquis mais qu’elle rejette (il est impensable pour elle d’être liée à vie à sa ville natale) - devenue entre-temps Sophie Straw n’y est pas pour rien : elle va l’aider à rencontrer les bonnes personnes, les inspirer, les stimuler, les convaincre, d’autant qu’elle est drôle et magnétique. Le producteur et les scénaristes travaillant pour la case "Comedy Playhouse" de la BBC vont ainsi imaginer pour elle une série qu’ils intitulent "Barbara (et Jim)". Les médias s’emballent ("Mlle Straw est sans conteste la révélation et l’âme du feuilleton") et le public se passionne pour ce rendez-vous qui apporte un vent de fraîcheur dans les Swinging Sixties.

Héraut de la pop culture, Nick Hornby ("Carton jaune", "Haute fidélité", "Vous descendez ?") s’est toujours délecté de stigmatiser les travers de l’Angleterre. Il récidive ici avec intelligence et générosité. Et ces années soixante qui voient l’émergence - timide, sans doute poussée par le genre de séries télévisées qu’Hornby met lui-même en scène - d’une société moderne lui offrent un sujet idéal. Décomplexés, Barbara et Jim sont plébiscités, le public ne désirant que s’identifier à eux. D’autant qu’entre ce qui se déroule devant la caméra et ce que vivent les protagonistes concernés par l’aventure, fiction et réalité s’entremêlent, se télescopent. Acteurs et scénaristes, tous sont touchés par les soubresauts de la vie, ses secrets, ses trahisons, ses bassesses. Et si l’humour qu’ils déploient à l’écran, comme celui que Nick Hornby distille avec beaucoup de finesse, allège çà et là leur fardeau, il ne peut gommer la profondeur du propos. Aimer et vieillir peuvent faire rire, mais aussi réfléchir.

Au final, Barbara/Sophie aura connu la célébrité et l’argent. Ce qui ne l’empêchera pas de s’interroger : a-t-elle eu seulement de la chance ou un réel talent ? Avec cette comédie enlevée célébrant les vertus du divertissement, Nick Hornby (Redhill, 1957) orchestre un roman savoureux où les différences de classe, la sexualité, le snobisme, l’éducation, la politique sont d’inépuisables moteurs. Qui anéantissent toute envie de zapper.


Nick Hornby, "Funny Girl", traduit de l'anglais par Christine Barbaste, 10/18 n° 5102, 452 pp.