Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Intrigué par la barrière laissée ouverte, Michael Turner s’est introduit dans la maison de ses voisins. Il ne connaît Josh et Samantha Nelson que depuis quelques mois, mais leur amitié, improbable dans un autre contexte, a pris beaucoup de place dans leurs vies respectives. Michael a rejoint Londres après le décès de sa femme Caroline, journaliste tuée alors qu’elle effectuait un reportage au Pakistan. Couple à la dérive, les Nelson ont trouvé en Michael un confident idéal, copain serviable, baby-sitter à l’occasion. Ce jour-là, Michael craint que des voleurs se soient introduits dans la demeure de Josh et Samantha. De photos de famille en dessins d’enfant, c’est comme s’il pénétrait leur univers pour la première fois. Mal à l’aise d’être là à leur insu, il ne peut s’empêcher pour autant de poursuivre son exploration. Jusqu’au trouble de ressentir la présence de Caroline.

Très loin de là, dans le désert du Nevada, Daniel McCullen est en pleine tempête morale. Ce soldat a renoncé aux missions qui l’éloignaient des siens et aux combats aériens pour rallier une base où l’on mène la guerre à distance. L’opportunité s’est présentée, il l’a saisie. Il ne prend plus de risques, n’entend plus le bruit des détonations, mais les drones qu’il pilote le plongent au cœur du pire : il voit désormais tout, l’explosion, ses effets sur des personnes qu’il a pu pister des semaines durant. Sans le protéger des bavures : l’explosion qui a tué un chef de guerre longtemps recherché a aussi emporté Caroline. Les félicitations du Pentagone, qui a mis en cause des journalistes "infiltrés en civils" dans une "zone à hauts risques", ne l’empêchent en rien de se poser les bonnes questions.

Après le succès de "Résistance" (2009), Owen Sheers signe avec "J’ai vu un homme" un roman impressionnant de maîtrise, impossible à lâcher, qui donne à ses personnages une présence et une épaisseur rares et dont l’intrigue est savamment orchestrée. Il y a du thriller mais aussi de l’amour et de la rédemption dans cette histoire qui place les hommes face aux conséquences inattendues de leurs choix sans les dédouaner de leurs responsabilités. Une décision prise avec les meilleures intentions peut engendrer des soubresauts imprévisibles et ébranler la conscience. Celle du lecteur pareillement. Et c’est vertigineux.

Owen Sheers, "J'ai vu un homme", Rivages poche n° 871, 336 pp.