Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Prix Pulitzer 2010 pour son premier roman, "Les Foudroyés", Paul Harding offre avec "Enon" une magistrale évocation de l’univers tout en ombres tenaces du deuil. Charlie Crosby vient de perdre Kate, sa fille unique de treize ans, renversée par une voiture alors qu’elle circulait à vélo avec une amie. Cette tragédie précipite la fin de son couple, qui était déjà fragilisé. Livré à une solitude indicible, Charlie va sombrer. Il ne se lave plus, se laisse gagner par la maigreur, néglige sa santé, évite tout contact avec ses semblables. Les médicaments qu’il prend pour apaiser la douleur que lui cause sa main fracturée (dans un geste de dépit, il l’a fracassée contre un mur) vont bientôt se révéler insuffisants. Terré dans sa "tanière de décrépitude", Charlie se réfugie alors dans la drogue et le whisky.

Omniprésente, la nature inaltérable d’Enon, bourgade de Nouvelle-Angleterre où la forêt et l’eau règnent en maîtres, sera une forme de soutien pour Charlie qui erre inlassablement dans ses bois et ses clairières secrètes. Il y a les endroits chéris qui permettent aux souvenirs de revivre. Il y a le cimetière où, porté par des hallucinations qui le réjouissent, il invente un royaume crépusculaire où Kate renaît. Mais pas seulement : d’autres morts d’Enon apparaissent dans des saynètes où le fantasme assumé n’est pas exempt de réconfort. Cerné par l’obscurité qui l’entoure, par l’ombre vivace de Kate, par l’épuisement et le chagrin, Charlie ne voit rien au-delà du néant. Pourtant, un jour, une faible lueur apparaît. Le recours prend des contours mathématiques. Ce père inconsolable va tenter de surmonter le deuil comme on résout une équation, en essayant "de faire entrer l’espoir (E) dans la tectonique des émotions, si subtile et rare que fût cette particule".

Portée par une écriture palpitante et classieuse, cette descente aux enfers ne se départ jamais d’une lucidité teintée d’autodérision. Ici, la noirceur n’interdit pas les échappées lumineuses, subtil mélange où irradie le talent de Paul Harding. Ce cheminement vers la délivrance ne pourra se faire sans abandon et acceptation : la violence de l’accident ne peut perdurer. Du fond de sa damnation, Charlie le sait, lui qui n’a jamais abandonné sa dignité de père.


Paul Harding, "Enon", 10/18 n° 4965, 285 pp.