Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Alain Mabanckou est devenu une “pointure” de la littérature “française”. Il refuse à juste titre d’être traité de “francophone” comme s’il ne pouvait pas, étant Noir, être rangé parmi les écrivains français avec Pagnol, San Antonio ou Proust.

Il est né à Pointe-Noire, au Congo-Brazzaville, il y a 49 ans. Il a fait ses études de droit à Paris et enseigne maintenant la littérature francophone dans la prestigieuse université d’UCLA en Californie. On évoque aujourd’hui son nom pour occuper l’an prochain une chaire au Collège de France !

Ouvert à bien des cultures, il est avant tout un bel écrivain, un conteur qui emprunte volontiers le style de la farce pour mieux raconter ou dénoncer.

Alain Mabanckou avait déjà emporté ses lecteurs avec “Verre cassé”, “Mémoires d’un porc-épic”, qui lui valut le Renaudot, et “Black Bazar”, où il racontait les luttes de clans parmi les émigrés africains à Paris.

Ensuite, il choisit une voie autobiographique revenant sur la terre qui l’a vu naître. “Demain, j’aurai vingt ans” (2010) était en partie autobiographique. C’étaient ses souvenirs de jeune Congolais de Pointe-Noire à la fin des années 70. Il avait dix ans et découvrait autant le monde des adultes que les remous politiques sur la Terre.

“Lumières de Pointe-Noire” en 2013 fut en quelque sorte la suite de “Demain j’aurai vingt ans”. L’écrivain y poursuivait ce travail de mémoire drôle et mélancolique, sur ses années dans la ville portuaire du Congo-Brazzaville. Après 23 ans d’absence, il avait été invité par l’Institut français de Pointe-Noire, au Congo, où il est né.

“Petit Piment”, qui vient de paraître en format poche, fait en quelque sorte la synthèse entre cette gouaille africaine si bien décrite dans “Verre cassé” et ses souvenirs mélancoliques de Pointe-Noire. Le roman est dédié “à ces errants de la Côte sauvage qui, pendant mon séjour à Pointe-Noire, me racontèrent quelques tranches de leur vie, et surtout à ‘Petit Piment’ qui tenait à être un personnage de fiction parce qu’il en avait assez d’en être un dans la vie réelle”.

C’est l’histoire d’un orphelin de Loango à qui le prêtre Papa Moupelo avait donné le nom le plus long de l’histoire : “Tokumisa Nzambe po Mose yamoyindo abotami namboka ya Bakoko”. Mais vite, on l’appellera plus simplement “Petit Piment” après une sombre affaire de piment rajouté à une boisson sucrée.

“Je portais des tongs attachées par des fils de fer, un coupé décati et une chemise à manches longues trouées au niveau des coudes.”

Il resta 13 ans à l’orphelinat. Le temps de voir les prêtres partir et la révolution socialiste régenter toute la vie. “Notre futur président devenait la terreur des crocodiles qui n’osaient plus sortir de l’eau pour respirer sur la rive à cause du gamin surdoué dans les parages.” Avec ce président, l’enseignement du marxisme-léninisme devenait la priorité dans toutes les écoles du pays.

Le jeune Petit Piment s’enfuit de l’orphelinat et devient un gamin des rues, une “ombre” sur le grand marché de Pointe-Noire, un Robin des bois qui veut voler les riches pour redonner aux pauvres.

On y rencontre les Trois Moustiquaires (un trio qui se couvre de voiles pour échapper à la malaria), et l’Esprit Sein qui dessine un grand sein sur la plage.

Petit Piment est protégé par Maman Fiat 500, une maquerelle avec dix filles, dans le quartier des “bordèles” comme dit Petit Piment. Elle lui raconte que trois de ses frères ont épousé des Blanches et vivent à Bruxelles.

Le roman procure avant tout un agréable moment de lecture. Vif, émouvant, espiègle, cocasse, faussement naïf, il est truffé de jeux de mots.

Mais le roman est aussi un portrait enlevé de la fantaisie africaine, des arrangements et compromissions qui empoisonnent l’Afrique, des croyances mystérieuses (les morts ne veulent pas vraiment mourir), des vagabondages des hommes entre leurs épouses, et du courage infini des petits et des ombres comme Petit Piment

Un livre sur la force du conte.


Alain Mabanckou, "Petit Piment", Points Seuil n° P4465, 233 pp.