Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique. 

Depuis la sortie en 2002 de son immense roman "Les Corrections", best-seller mondial adulé par la critique, chaque livre de Jonathan Franzen est un événement. D’autant plus attendu qu’il écrit peu. Il y eut "Freedom" en 2011 et voilà maintenant "Purity". Trois romans, chaque fois profus et épais de plus de 700 pages. L’écrivain s’en moque lui-même dans "Purity". "Jadis, fait-il dire à un de ses personnages, il suffisait d’écrire ‘Le Bruit et la Fureur’ou ‘Le Soleil se lève aussi’. Mais à présent la taille était essentielle. L’épaisseur, la longueur, pour écrire un ‘grand livre’."

Mais qu’on se rassure, les lecteurs de Franzen savent bien qu’une fois entré dans un de ses romans et passé les premières pages, ses livres se lisent avec délectation. Il a l’art d’aider ses lecteurs à tourner rapidement les pages pour connaître la suite. D’autant que la construction du roman est d’une clarté biblique, en sept chapitres de cent pages, chaque fois centré sur un personnage et une période de sa vie.

Marginaux

L’histoire démarre avec Pip, le petit nom de "Purity" ("pureté"), un prénom que cette fille de 24 ans n’aime pas. Elle est un peu paumée avec sa mère névrosée et accaparante et un père qu’elle n’a jamais connu et dont la mère ne veut pas lui révéler le nom. Elle vit à Oakland en Californie, dans une sorte de squat avec des marginaux et des sympathisants d’Occupy Wall street. Elle cherche aussi un job pour rembourser la dette immense contractée pour faire ses études.

Si Pip ("Purity") donne son titre au roman, c’est un autre personnage bien plus ambigu et dense qui devient peu à peu central : Andreas Wolf, 55 ans. Il a grandi en Allemagne de l’Est du temps de la Stasi. Franzen nous raconte ses jeunes années quand il séduisait toutes les jeunes filles. Mais il commit alors un crime qu’il traîne comme un grand secret (on ne le révélera pas) et qui l’oblige à fuir, espérant que la Stasi n’avait pas de dossier sur lui.

lecture
© REPORTERS

(Jonathan Franzen lisant "Purity" à Francfort)

De la culture de la surveillance qu’il avait acquise en Allemagne communiste, Andreas va glisser en Occident vers une autre culture de la surveillance : Internet. Fasciné par l’exemple des "lanceurs d’alerte", Julian Assange et Edward Snowden, il fonde un succédané de Wikileaks, le "Sunlight project", basé en Bolivie à Santa Cruz (ville homonyme de celle où vit Franzen au sud de San Francisco) et il rêve de révéler tous les secrets du monde : depuis un vol d’arme thermonucléaire caché par l’administration jusqu’aux patrons harceleurs. La terre est remplie de secrets inavoués, privés comme publics, qu’il veut dévoiler.

"Je fus si chaudement encourageant qu'elle m'ouvrit ses carnets. Elle les avait toujours tenus secrets, et le fait qu'elle me laisse les voir révélait bien toute l'étendue de son désespoir, car ce n'étaient pas les pages de croquis élégamment annotés que j'avais imaginés. C'était un journal de tourments." (extrait du roman)

Trois autres personnages clés apparaissent. Annabel, la mystérieuse mère et femme qui fait le lien entre Pip et Tom. Tom Aberant est une autre version d’Andreas Wolf. D’ailleurs, ils se sont brièvement connus à l’époque de l’Allemagne et de la chute du mur de Berlin. Tom est le seul à connaître le secret d’Andreas. Il a créé à Denver un très sérieux journal d’investigation où Pip va travailler un temps.

Il y a encore Leila, la compagne de Tom et épouse de l’écrivain qui rêve d’écrire son "grand livre".

Histoires de familles

Entre tous ces êtres dont Franzen détaille très bien la psychologie et les ressorts, vont se nouer les grandes manœuvres des relations humaines sur fond d’histoires de familles aussi compliquées que dissimulées. Qu’est-ce qu’une bonne mère ? Un père absent ?

Le roman peut être vu comme la recherche d’identité par Pip, l’éducation d’une jeune fille innocente et idéaliste à la manière de Dickens, un écrivain que Franzen admire.

Mais le roman est bien davantage. Il peut être comique dans les dialogues et surprenant dans ses multiples histoires comme celle où un homme vole une bombe thermonucléaire dans une base texane pour se faire valoir auprès de sa "copine" qui en fait son "sextoy" (on vous laisse découvrir comment) ou la mère de Pip qui vit comme une hippie mais possède un milliard de dollars en héritage.

Secret

Le roman est aussi une réflexion sur le journalisme, l’omniprésence du secret et les dangers de sa révélation. On sait que Jonathan Franzen n’aime pas beaucoup les nouvelles technologies. "Plus nous vivrons dans un monde à la Twitter, plus les gens qui pensent que tout cela est idiot auront besoin de romans", explique-t-il. Dans "Purity", il fait bien le parallèle entre la Stasi et Internet aujourd’hui qui cultive cette culture de la surveillance de la révélation, l’obsession du secret. Chacun devient un ennemi qui nous cache forcément quelque chose, qu’il faut alors surveiller et dont il faut révéler l’intimité.

Théories du complot

Cela créé, explique Franzen, l’idée que tout gouvernement est l’ennemi et que la démocratie directe via les réseaux sociaux est supérieure à la politique traditionnelle. Dans le monde actuel, "technico-consumériste", les gens se sont vu répéter que la seule chose qui importe est ce qu’ils pensent. Et cela donne Trump, ajoute Franzen en interview.

La transparence, la volonté de "purity", donne Robespierre et les théories du complot qui foisonnent sur Internet.

Jonathan Franzen n’est pas que le sociologue des dérives du monde actuel. Son livre fourmille de thèmes mais il est avant tout un vrai roman branché sur l’actualité. Il démontre que la littérature garde bien une longueur d’avance sur toutes les technologies nouvelles pour notre plaisir et notre intelligence.


Jonathan Franzen, "Purity", traduit de l’angais (Etats-Unis) par Olivier Deparis, Points Seuil, 840 pp. En librairie le 8 juin.