STOCKHOLM 20101106 - The American writer Siri Hustvedt visit Stockholm Photo Robert Henriksson / DN / SCANPIX / Kod 3000 Scanpix / Reporters Source : SCANPIX SWEDEN
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Livres & BD

Le "Poche" de la semaine : Siri Hustvedt, "Un monde flamboyant"

Geneviève Simon

Publié le - Mis à jour le

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Longtemps, Harriet Burden n’a été que l’épouse d’un célèbre galeriste évoluant à Manhattan, ce "globe incestueux", condamnée malgré elle à n’exister que dans son ombre. Veuve, plus rien ne l’empêche d’exprimer sa vocation artistique. Mais le monde de l’art n’est pas prêt à reconnaître son talent, son audace. D’autant que, physiquement impressionnante et d’un tempérament affirmé, Harriet fait peur. 

Pour contourner ce sexisme et l’incompréhension qui l’accablent, elle décide de se cacher sous une autre identité et de proposer un projet pseudonyme. Avant d’opérer un pas plus loin, en se dissimulant derrière un artiste renommé. Mais l’instrument de la vengeance d’Harriet va, in fine, se retourner contre elle.

Qui est vraiment Harriet Burden ? Qui était l’artiste, qui était la femme ? Après qu’un cancer, vécu comme une revanche du féminin, l’a emportée, Harriet fait l’objet d’une étude universitaire. Ses carnets personnels et les témoignages de ses proches forment la matière d’"Un monde flamboyant", roman choral d’où se dégage une histoire intime, parfois contradictoire, pour le moins étrange. "Le chemin de la vérité est dédoublé, masqué, ironique." 

Même si elle s’en défend, Siri Hustvedt a certainement mis beaucoup d’elle-même (que ce soit la femme, la mère, l’artiste, l’épouse de) dans cette formidable et brillante fiction kaléidoscopique. Sous sa plume, Harriet irradie, nous interpelle, nous déstabilise. Brassant les thématiques qui lui sont chères (reconnaissance, identité, illusion, invention de soi, maternité, féminisme, monstruosité et perception), l’auteur des "Yeux bandés" et d’"Elégie pour un Américain" signe son plus ambitieux opus depuis "Tout ce que j’aimais". Et nous touche avec cette question : est-ce un si vain espoir que d’être compris ? 

Siri Hustvedt, "Un monde flamboyant", Babel n° 1393, 475 pp.


Interview de Siri Hustvedt, "intellectuelle vagabonde"

Critique d’art, essayiste et auteur d’une riche œuvre romanesque, Siri Hustvedt (1955, Northfield, Minnesota) se revendique en "vagabonde intellectuelle". Elle qui n’a cessé de s’abreuver aux travaux des neurologues et aux fondements des sciences humaines pour mieux s’interroger sur celle qu’elle est et sur l’art, livre en cette rentrée "Un monde flamboyant". Soit un roman choral, complexe, ébouriffant, dans la lignée de "Tout ce que j’aimais". Rencontre avec celle qui est aussi Mme Paul Auster, qu’elle surpasse, il faut bien l’avouer, en talent et en conviction.

Harriet, personnage central du roman, déplore la "solitude intellectuelle" de tout artiste : est-ce quelque chose que vous vivez ?

Non, je pense qu’Harriet se sent plus isolée, marginalisée que je ne le suis car son œuvre n’est pas reconnue. La création artistique n’est pas un travail solitaire, vous êtes toujours avec vos autres imaginaires. C’est une solitude intellectuelle dont elle se plaint : elle lit trop de livres, sur trop de sujets, et n’a personne à qui en parler.

Vous qui avez lu beaucoup de psychologie, de neurologie, des textes parfois très pointus, n’est-ce pas aussi votre cas ?

Par certains côtés, je peux me reconnaître dans une solitude intellectuelle, mais depuis quelques années, j’ai tissé beaucoup de relations, en participant à des conférences universitaires notamment.

Votre roman dénonce le sexisme dans le monde de l’art pictural. Est-ce différent dans le monde littéraire ?

Il est important de faire une distinction. Les deux sont sexistes, mais il y a une différence majeure : l’œuvre d’art est un objet unique que l’on vend ou achète, alors que le livre est reproductible. Ce dernier se répand à une plus grande échelle, alors qu’il n’y a que quelques collectionneurs d’art.

"Quand je travaille, je ressens cette extraordinaire liberté, ma pluralité. Mais j’ai découvert que, dans le monde qui m’entoure, l’appellation de "femme écrivain" est encore, sur un front d’écrivain, un stigmate malaisé à effacer, qu’il demeure préférable d’être George plutôt que Mary Ann." Le pseudonyme masculin est-il la seule manière d’être reconnu ?

Ce n’est pas si simple. Ce que je veux dire, et qui ressort de cet extrait, c’est que la masculinité met en valeur l’œuvre d’art. Simone de Beauvoir disait que le masculin représente l’universel à nos yeux, ce qui n’est pas le cas d’un artiste noir, femme ou gay. Un jour, pour l’anniversaire du 11 Septembre, un magazine m’a demandé ce qu’était être une femme artiste après pareille tragédie. Mais cela n’avait rien à voir avec le fait d’être une femme ! On n’aurait jamais demandé à un homme : qu’est-ce qu’être un écrivain homme après le 11 Septembre ?

"Une femme peut-elle exister hors de son mari, de son père, de son mentor ?" Vous êtes la femme de Paul Auster : cette situation vous a-t-elle porté préjudice ?

Il y a toujours l’envie de confronter l’art et le biographique. Or, ici, ce n’est pas une référence personnelle. Au cours de l’histoire de l’art, on observe qu’il est beaucoup plus rare qu’un homme soit effacé par la célébrité de son épouse que l’inverse. Même si une artiste connaît le succès de son vivant, elle se trouve souvent dissimulée dans l’ombre d’un père, d’un mari, d’un mentor. Simone de Beauvoir a écrit des livres qui, lorsqu’ils ont été publiés, ont été attribués à Sartre. C’est horrible ! Incroyable !

"Elle savait que le monde de l’art est avant tout un cloaque de poseurs vaniteux qui achètent des noms pour blanchir leur argent." Est-ce votre définition du monde de l’art contemporain ?

Nous savons que certains collectionneurs, pas tous, blanchissent de l’argent en achetant des œuvres extrêmement coûteuses, sans avoir la moindre idée de ce qu’ils acquièrent, se faisant conseiller par des spécialistes. Mais il faut reconnaître que d’autres amateurs vouent une passion authentique et sincère à l’art.

L’un de vos personnages dit que "la façon dont on regarde quelque chose crée ce qu’on voit". La perception des œuvres est une question qui traverse tout votre travail. Vous préoccupez-vous de la manière dont les lecteurs perçoivent vos textes ?

Nous créons sans cesse nos perceptions, nous ne voyons rien à nu, cela a été prouvé par la neurobiologie et la psychologie. Ce livre en particulier a été écrit de manière à déstabiliser le lecteur, pour qu’il soit renvoyé à lui-même et ne sache plus vraiment ce qui est vrai ou juste, et qu’il doive en décider. Mon espoir est que ce jeu sur les ambiguïtés forme un continu changeant et fluide de perceptions.

Le projet pseudonyme permet à Harriet, sous trois masques, d’être elle-même : parce que la vérité a besoin du mensonge pour cheminer, s’épanouir ?

Oui, les masques sont à la fois un déguisement et une révélation. Et ces masques rendent possible une exploration de sa géographie intime, pour le meilleur et pour le pire. Il y a beaucoup de manières d’entrer dans ce livre, de même qu’une diversité de lectures possibles. Je me souviens d’un entretien avec un journaliste homme qui voulait absolument me faire dire qu’Harry était folle. Or je sais, pour avoir habité ce personnage pendant longtemps, qu’elle ne l’est pas. Vouloir qu’elle soit folle, c’est diminuer la valeur de son art. Ce livre demande aux lecteurs d’accepter de sortir du cadre. Mais certains n’en sont pas capables.

Etes-vous consciente de demander beaucoup au lecteur ?

Oui. Je pense à cet essai de Kierkegaard dans lequel il déclare qu’il veut tromper le lecteur pour l’obliger à revenir en lui-même pour y faire un choix. Moi je n’attends pas du lecteur qu’il fasse un choix, j’attends plutôt de le ramener en lui-même afin qu’il prenne conscience de ses propres ambiguïtés.


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