Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

"C’est un péché à l’encontre de soi-même que d’avoir des regrets. Notre cercueil ne doit contenir que le cadavre d’un homme, pas celui de ses rêves.” Ainsi parlait Steve Tesich en 1982, lors de la sortie sur les écrans du “Monde selon Garp”, tiré du roman de John Irving dont il a signé l’adaptation cinématographique. La même année paraissait aux Etats-Unis “Price” (“Summer Crossing”), le premier roman du même Tesich, auteur du féroce et captivant “Karoo”, traduit en France en 2012. Dix ans d’écriture auront été nécessaires à l’aboutissement de “Price”, texte plus lumineux que “Karoo” même s’il porte en lui, déjà, de menaçantes ombres.

Price, dont Garp est le frère en sentiments, a dix-huit ans. Il vient de terminer le lycée mais n’a aucun projet. Ni pour occuper l’été qui commence, ni pour l’automne et les saisons à venir. Il vit chez ses parents et passe son temps avec Larry et Billy, deux amis aussi désœuvrés que lui. Tous redoutent que leur prochain boulot sera le dernier, leur horizon étant une banlieue industrielle et polluée d’East Chicago qui a peu à offrir. Au fil de cet été, Price va beaucoup observer son père, dans l’espoir de le comprendre. Un père distant bientôt rongé par la maladie. Un père dont Price pressent qu’il est passé à côté de l’essentiel, sans trop savoir ce que ceci signifie. Un père qui va bientôt lui ordonner, sentencieux : “N’espère jamais”.

Cet été est aussi pour Price celui de la découverte de l’amour. Elle s’appelle Rachel et se révèle insaisissable. Elle dit qu’elle l’aime, mais cela ne semble pas signifier la même chose que ce qu’il éprouve pour elle. Attendrait-il trop de l’amour ? Comme son père avant lui, Price va découvrir que celle qu’il aime peut réserver à un autre le plus beau de ses sourires. Tel père, tel fils : serait-ce inéluctable ? Sa liberté serait-elle prise au piège de sa destinée ? Au terme de ces deux mois marquant à bien des égards la fin de l’enfance, Price va choisir de prendre sa vie en mains. Sans doute y a-t-il un prix à payer (d’où le nom de Price), mais il sait désormais que lui seul est à même de décider s’il veut dépasser le désespoir.

Dramaturge, scénariste (oscarisé en 1980 pour “La bande des quatre”), essayiste et romancier, Steve Tesich (1942-1996) se montre ici moins désabusé et moins mordant que dans “Karoo”. Largement autobiographique (le père et la mère sont inspirés des siens, de même qu’il a habité East Chicago, dans l’Indiana, après avoir quitté la Serbie actuelle où il est né et a grandi), ce texte à la fois tendre et profond interroge avec acuité l’amour, la vérité et la raison. Choisir, c’est renoncer, dit l’adage. Parfois, il y a tout à y gagner.


Steve Tesich, "Price", Points Seuil n° P4402, 518 pp.