Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Auteur du "Seuil du jardin", André Hardellet nous disait en 1968 qu’avec "Le Tour d’écrou" de Henry James, son préféré roman était "Peter Ibbetson" de George du Maurier, paru en 1891. Une œuvre transposée à l’écran dès 1921 ("Forever") par George Fitzmaurice, puis qui fit l’objet du film mis en scène par Henry Hathaway en 1935, dont, deux ans plus tard, dans "L’amour fou", André Breton écrira qu’il est "prodigieux, triomphe de la pensée surréaliste".

Ce George du Maurier - à sang français dans les veines - n’est autre que le grand-père de Daphné dont Tatiana de Rosnay ressuscite avec maestria le parcours : celui d’une écrivaine parfois sulfureuse, pour qui "le danger de l’’interdit" sera "toujours aussi captivant". Portrait d’une femme libre qui n’eut peur de rien ni de personne, sauf de ne pouvoir écrire. Ecrire, démon qui s’empara tôt d’elle et ne la quitta plus.

Tatiana de Rosnay (franco-anglaise auteure en 2007 de "Elle s’appelait Sarah" dont il s’est vendu neuf millions d’exemplaires dans le monde) retrace affectueusement l’itinéraire de Daphné dont le père, Gerald, l’un des acteurs adulés du théâtre anglais, était le fils de l’illustre romancier de "Peter Ibbetson". De Daphné, qui vit le jour à Londres le 13 mai 1907, la jeunesse - qu’étoilèrent des amours secrètes - s’inscrit au grand large des douloureux destins à la Dickens. Vie dorée pour cette jeune femme (qui rêva toujours d’être un garçon) dont "L’Amour dans l’âme", son premier roman, parut l’année de ses vingt-quatre printemps.

Avec empathie autant qu’une exquise finesse psychologique, Tatiana de Rosnay nous campe une écrivaine à l’inspiration tourmentée, architecte de "L’Auberge de la Jamaïque" dont en 1939 l’encore peu connu Alfred Hitchcock tira un long métrage que Daphné détestera. En 1932, cette don juane s’éprit d’un bel officier qu’elle épouse; du futur général Frederick Browning, elle aura deux filles et un fils.

En 1938 paraît son (déjà) septième livre, "Rebecca", qu’on s’arrache aussitôt : un "ouragan". U n million d’exemplaires écoulés en quelques mois, en dépit d’une critique divisée à son propos. De ce roman mélodramatique (qui restera l’un des plus lus durant des décennies et dont, chez Albin Michel, paraît une nouvelle traduction signée Anouk Neuhoff), Hitchcock réalisera en 1940 un film qui, cette fois, enchantera Daphné. Un univers envoûtant, interprété par Laurence Olivier, Joan Fontaine et Judith Anderson. Rappelons aussi qu’une nouvelle de Daphné inspirera en 1963 au (décidément) fidèle Hitchcock l’un de ses films les plus mythiques, "Les Oiseaux". Selon sa biographe, cette amoureuse de la Cornouailles, à la "nature complexe", fut certaine que "le bonheur n’est pas un objet à posséder mais un état d’âme". Elle qui, le 19 avril 1989, retourna pour l’ultime fois à Manderley, la maison sur laquelle règne à jamais sa Rebecca.


Tatiana de Rosnay, "Manderley for ever", Le Livre de Poche n° 34131, 544 pp.