Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Fils d’un capitaine de remorqueur, Tim Gautreaux (Morgan City, Louisiane, 1947) sait ce qu’est la vie sur le Mississippi. Devenu écrivain sur le tard, ce professeur émérite d’anglais à la Southeastern Louisiana University a naturellement puisé dans les récits familiaux de son père – mais aussi de ses oncles, qui travaillaient également sur le fleuve – pour nourrir la trame de “Nos disparus”. Dans ce roman puissant qui interroge la perte et les liens du sang, Sam Simoneaux, rescapé de la Grande Guerre désormais employé d’un grand magasin, va être tenu pour responsable de la disparition d’une fillette dans les rayons qu’il supervise. Renvoyé à cause de cette impardonnable distraction, il obtient d’être embauché sur l’Ambassador, un bateau à aube qui sillonne le Mississippi, où l’on danse et boit dans une joyeuse atmosphère. Mais Sam n’a plus qu’une idée en tête : retrouver cette enfant qui lui en rappelle d’autres.

“Quand j’avais dix ans”, se souvient Tim Gautreaux, rencontré lors du festival America 2014, “il y avait encore un vieux bateau à aube qui proposait des excursions. Dès que mon père entendait son sifflement, au loin, nous accourions. Je pressentais alors le virage d’une époque, et j’ai photographié mentalement ces moments, gardant le souvenir de mes émotions.” En ce lieu (la Louisiane) et cette époque (les années 1920), le jazz réunissait les hommes par-delà les considérations de race. “Les premiers groupes de jazz noirs sont apparus sur ces bateaux. Ce qui est étonnant, car on trouvait habituellement les Noirs dans les champs, pas dans les orchestres ! Plus d’un ont été choqués, d’autant que ces bateaux s’arrêtaient dans des petites villes de bouseux. Mais leur musique était si sophistiquée que les gens les ont appréciés.” Le jazz a eu cette faculté d’éteindre la haine.

La famille de Sam a été massacrée alors qu’il n’était qu’un nourrisson. Autour de lui, beaucoup le poussent à la vengeance. “Certains lecteurs américains ont été déçus sur cette question : dans leur esprit, le livre devait se terminer par un bain de sang vengeur. Mais Sam n’est pas construit ainsi, cela n’aurait pas été cohérent. Et il ne faut pas oublier que les Cajuns étaient avant tout des Acadiens, que leur mentalité était moins violente. Ce n’était pas prémédité : ce n’est qu’en me relisant que je me suis rendu compte que le vrai sujet du livre était la vengeance.”

Porté par l’écriture d’un conteur-né, qui excelle à éveiller la gourmandise de son lecteur, “Nos disparus” (“The Missing”) aurait dû porter un autre titre, plus poétique, qui a été refusé à Tim Gautreaux : “Le fantôme sur la chaise vide”. De bagarres en fêtes, de coups du sort en mains tendues, de méfaits de la pègre en joies familiales, Sam chemine, porté par des valeurs humanistes. Un univers riche, dense, haut en émotion, celui de l’auteur du “Dernier arbre” (qui vient de paraître en poche). “Les histoires fonctionnent au mieux quand on est au plus près de soi. Le plus important, c’est ce dont on s’imprègne avant l’âge de seize ans : les récits d’enfance et d’adolescence sont la vraie matière du romanesque. Mais j’ai toujours eu du mal à convaincre mes étudiants à ce propos : eux ne rêvaient que d’écrire sur New York !”


Tim Gautreaux, "Nos disparus", traduitde l’anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville, Points Seuil, 576 pp., env. 8,40 €