Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Dès sa naissance, Bride a révulsé sa mère par la couleur de sa peau, d’un profond noir bleuté, que rien ne laissait présager. Convaincu que sa femme, mulâtre au teint blond, l’avait trompé, le père quitte le foyer. Son enfance durant, Bride n’aura de cesse d’attirer, en vain, les gestes d’affection d’une mère qui justifie sa rudesse en prétextant préparer sa fille à affronter le monde. Rien n’y fait : Bride ne suscite que du dégoût chez Sweetness - elle se fait appeler "Douceur" (!) plutôt que "maman". Jusqu’au jour où la fillette accuse, à tort, une institutrice de pédophilie. C’est une victoire : la mère de Bride se révèle très fière de sa fille qui a osé accuser publiquement une Blanche. "Quand la peur gouverne, le seul choix pour survivre, c’est l’obéissance." Une reconnaissance chère payée, ce mensonge entravant lourdement la conscience de Bride qui, devenue adulte, tentera de s’amender.

Avec "Délivrances", son onzième roman qu’elle situe à l’époque actuelle, Toni Morrison dresse le portrait d’une jeune femme à la beauté sauvage en quête de réhabilitation et d’amour. Humiliée par sa mère qui n’a jamais su la consoler ni l’aimer, dénigrée par les hommes qui ne s’intéressent qu’à son corps, Bride est pourtant résolue à vivre de sentiments authentiques. Lorsque Booker, l’homme auquel elle a ouvert son cœur, s’enfuit, elle est désemparée. Elle ne peut savoir qu’il se débat lui aussi avec de tenaces démons et va tout tenter pour le retrouver. Une quête qui la transformera : Bride perdra son prestigieux poste dans la création de cosmétiques, verra son corps rajeunir, fera des rencontres déterminantes.

Le terme "délivrance" est parfois utilisé pour parler de l’accouchement. Si le roman s’ouvre sur les affres de la naissance de Bride, il se referme sur sa grossesse. L’espoir est donc permis au terme d’une traversée qui aura vu des êtres renaître à eux-mêmes et aux autres, libérés du poids de l’humiliation, de la honte du mensonge, du désespoir de la perte, du traumatisme d’une enfance maltraitée. De sa plume enchanteresse et palpitante, nourrie de quelques traits de réalisme magique, Toni Morrison (prix Nobel de littérature en 1993) se montre ici magistrale.


Toni Morrison, "Délivrances", traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière, 10/18 n° 5116, 191 pp.