Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

C’est un premier roman qui donne la parole aux sans-voix, aux laissés-pour-compte de l’Amérique, tout en maturité et bienveillance. Avec ses casinos et ses mariages célébrés à la chaîne, Reno est un mirage qui donne à penser que le bonheur est à portée de main. Un lotissement devait y attirer la classe moyenne. Mais le projet immobilier échoua, laissant un terrain vierge vite transformé en repaire de trailers, ces caravanes qui, pour certains, sont le seul logement qu’ils connaîtront jamais. C’est là que vit Rory, 6 ans au début du roman - on la suit jusqu’à l’adolescence. Ce territoire, la fillette le décrit comme "une zone de guerre" , où "l’ennemi est partout, l’ennemi est en nous" . La violence et les êtres infréquentables n’interdisent pas la fraternité et la générosité. Ainsi ont-ils instauré une réciprocité généralisée : quand quelqu’un manque de cigarettes (par exemple), on partage avec lui, espérant être remboursé avec diligence. Là, entre misère et désœuvrement, les enfants imitent souvent leurs parents : ils fondent leur propre famille à 15 ans.

Rory, que sa mère appelle "la fille", étonnée qu’elle est d’en avoir eue une après plusieurs garçons, est une pousse de belle personne. Qui excelle à l’école, jusqu’au jour où elle décide de se fondre dans le paysage en ratant désormais les concours. Car être lucide est trop souvent un handicap. Hardie et fragile, sensible et rebelle, Rory vit seule avec sa mère, qui cumule les petits boulots. Son point de repère se nomme "Le manuel de la parfaite scoute", dont les serments (honneur, devoir, effort) et la devise ("Toujours prête") la guident. Alex Award2013, "La fille" de Tupelo Hassman est un texte porté par une écriture élégante qui séduit dès l’entame du récit. D’un destin sombre et précaire, l’auteur tire une œuvre touchante et inventive. Où "une fille" se bat pour échapper à la vie qui l’attend.


"La fille", Tupelo Hassman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laurence Kiefé Bourgois, 10/18 n° 4905, 336 pp.