Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Que vaut une vie d’homme ou de femme ? Comment peser toutes les joies, les malheurs, les ambitions ratées et les espoirs satisfaits ? Le bonheur, c’est quoi ? Toutes ces questions étaient déjà merveilleusement traitées par l’écrivain anglais dans ce roman de 2002, sans doute le plus abouti avec celui-ci. Des romans qu’il ne pouvait écrire qu’après la cinquantaine, lorsqu’il a pu expérimenter les aléas de la vie.

En réalité, tous les livres de Boyd parlent de l’existence humaine avec des héros jamais héroïques, mais faits de chairs parfois trop faibles et d’esprits souvent trop embués, ballottés par les hasards. C’est leur humanité qui fait tout le charme et la puissance des romans de Boyd.

"À livre ouvert" était déjà une traversée du siècle à la suite d’un homme, Logan Mountstuart, de sa naissance uruguayenne, en 1906, à sa mort française, en 1991, en passant par sa vie anglaise d’écrivain et critique d’art.

Cette fois William Boyd s’attache à la vie d’une femme, Amory Clay, qui reçut à la naissance un prénom masculin, signe déjà qu’elle refuserait les limites qu’on voudrait lui poser et qu’elle mènera sa vie comme elle l’entend, aussi douloureux que cela soit.

Alors qu’elle est jeune adolescente, son oncle lui offre un appareil photographique qui changea sa vie. Elle décida d’emblée qu’elle voulait devenir photographe professionnelle. Et tout le XXe siècle sera vu à travers cette femme et l’objectif de son appareil photo.

Pour raconter cette saga, jouissive à lire, pleine de rebondissements, William Boyd a mélangé ses sources. Il ajoute à son texte de nombreuses photographies anciennes trouvées sur des marchés en France ou achetées sur Ebay, non créditées, et qu’il attribue à son héroïne. De très belles photographies qui correspondent exactement à l’histoire d’Amory Clay.

Boyd s’est aussi immergé dans la longue histoire des femmes photographes : Lee Miller, Gerda Taro, Lisette Model, Diane Arbus et tant d’autres (lire ci-contre). Il ne les cite pas dans le roman mais les remercie en fin de livre. Son roman est aussi un hommage à leur courage et à leur obstination.

Parfois, on croise des photographes qui ont réellement existé comme Hannelore Hahn. Boyd aime ce mélange de fiction et de fausse réalité. Il avait déjà écrit une "fausse" autobiographie avec "Les nouvelles confessions" et une "fausse" biographie avec "Nat Tate", un livre canular, monté avec David Bowie, et qui faisait croire à l’existence de ce peintre bien sûr imaginaire.

D’ailleurs dans le livre, un amant français d’Amory évoque un "roman à Clay", jeu de mots volontaire de la part de Boyd, parfait francophile qui passe la moitié de l’année dans le sud de la France.

Amory Clay, née en en 1908, morte en 1983, traverse les moments les plus symboliques du siècle. Elle est à Berlin dans les années 20 et leur folie sous la république de Weimar, comme dans un roman d’Isherwod. Son oncle lui avait conseillé de se faire un nom en ramenant de Berlin des photos exclusives et "scandaleuses" des lieux interlopes où le sexe est roi.

On la retrouve à New York, dans la photographie de mode type Avedon. Puis elle revient à Londres comme photo-reporter quand y défilent les chemises noires ultraviolentes de la "British Union of Fascists and National Socialists". Elle accompagne les troupes américaines dans leur reconquête de l’Europe et on la retrouve même, déjà "Mamy" de 60 ans, devenue photographe de guerre au Vietnam. Tout le roman est imprégné par l’impact terrible des guerres sur les hommes.

William Boyd a l’art d’enchaîner les scènes fortes avec les séquences intimes et introspectives. C’est l’Histoire vécue par une femme, mais jamais pour autant plus sentimentale. Amory Clay ne réussira pas à devenir une Cartier-Bresson ni à être pleinement heureuse. Elle tente de tracer un destin entre un père marqué par l’horreur de la guerre de 14, sa sœur grande musicienne, son frère qui fit partie des "poètes verticaux" à Oxford avant de s’engager dans la RAF, et surtout ses amours généreuses et compliquées.

Elle veut gérer sa vie sentimentale en femme libre, ne se contentant jamais d’un statut d’épouse ou de maîtresse adorée. Elle est exigeante, mais donne beaucoup, elle veut saisir la vie, les voyages, sa carrière de photographe, la possibilité d’être mère avec l’angoisse que cela peut amener. Tout en recherchant des hommes qu’elle puisse admirer.

"Les Vies multiples d’Amory Clay" est une histoire passionnante, pleine de rencontres à travers le siècle. Mais c’est surtout un livre sur la vie et la nécessité de chercher son bonheur dans chaque instant, avant qu’il ne soit trop tard.

Amory Clay choisit de mourir "de sa propre main". Elle part devant la mer, "me tenir debout là, en toute humilité et m’apaiser grâce à l’appel au silence réconfortant, éternel, immuable de l’océan". "Oui, ma vie a été très compliquée, mais je m’en rends compte, ce sont ces complications qui m’ont stimulée, qui m’ont fait me sentir en vie."


William Boyd, "Les vies multiples d'Amory Clay", traduit de l'anglais par Isabelle Perrin, Points Seuil, 552 pp.