Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Depuis la mort de Ian Fleming en 1964, cinq écrivains ont été invités par ses héritiers à imaginer de nouvelles aventures au célèbre agent 007. Le dernier en date n’est pas des moindres : William Boyd. Grand fan des romans de Graham Greene et de Joseph Conrad, sortant juste de l’écriture d’un roman d’espionnage ("L’attente de l’aube"), il n’a pas hésité et a relu tous les James Bond de Ian Fleming avant de se lancer dans ce "Solo" absolument épatant.

L’écrivain devait résoudre une équation délicate : accepter les caractères de Jame Bond, ses tics et ses tocs, et faire en même temps du William Boyd. Mission réussie, pourrait lui dire "M", le directeur des services secrets anglais.

Boyd a placé son héros en 1969. Il a alors 45 ans et se sent vieillir même s’il garde une verdeur d’avance chaque fois qu’il sent un parfum de Shalimar, et qu’il croise une femme aussi belle que glaciale, mais qui fond dans son lit avec des chaleurs de volcan.

Son James Bond habite Chelsea, à quelques maisons seulement du domicile de William Boyd. Il fume plus d’un paquet par jour et boit tout ce qui passe, du whisky au martini, jusqu’au champagne et à la bière africaine Green star. Sans jamais être saoul. Ses petits-déjeuners sont pantagruéliques. Et il adore les voitures de grand sport, choisissant dans le roman une Jensen Interceptor et une Ford Mustang Mach 1, les vraies fusées de l’époque. Chez Boyd, cependant, James Bond n’abuse vraiment pas des gadgets, il est un agent très humain.

Voilà pour le 007 qu’on croit connaître. Mais chez Boyd, il devient complexe, obsédé par ses souvenirs douloureux de la guerre en Normandie. Il est tenaillé par le doute et par le désir de vengeance, quitte à passer outre aux règles de l’Intelligence Service.

William Boyd a choisi d’envoyer James Bond en Afrique, un continent que l’écrivain connaît bien pour avoir grandi au Ghana et avoir situé en Afrique plusieurs de ses romans majeurs. James Bond emporte dans ses bagages "Le fond du problème", le plus beau des romans de Graham Greene, qui se déroule en Afrique de l’Ouest.

Il doit, tout seul, arrêter la guerre de sécession du Dahum, riche zone pétrolière qui veut se séparer du Zanzarim. Une guerre civile qui rappelle très directement celle qui frappa le Biafra, qui, de 1967 à 1970, tentait de faire sécession du Nigeria.

Dans les bars de Sinsikrou, la capitale du Zanzarim, écrit Boyd, " l’air sentait le vin, l’alcool et le parfum bon marché, avec des relents de sexe et de danger. Une témérité aventureuse imprégnait l’atmosphère et Bond en reconnaissait la séduction". Tout un programme.

Derrière les affrontements ethniques, il y a le jeu des grandes puissances, la guerre froide, les immenses réserves pétrolières que convoitent la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Et des "privés" tapis dans l’ombre, manipulant les dirigeants africains pour leurs plus grands profits.

Dans sa mission, James Bond rencontre la belle Grâce Ogilvy-Grant, une métisse dont il peut explorer - trop brièvement - tous les charmes, et il croise le méchant du roman, Kobus Breed. On dit qu’un roman est réussi si le méchant l’est. Ici aussi, mission accomplie pour William Boyd, avec ce mercenaire à la gueule fracassée et à l’œil qui coule sans cesse. Il a la manie d’accrocher ses victimes à des crocs de boucher, par la mâchoire, pour effrayer. " Des pendus rendus plus obscènes par l’angle anormal de la tête avec l’hameçon géant passé à travers la mâchoire ." Un psychopathe qui ne meurt jamais et reste rôder dans l’ombre, prêt à tuer.

Pour se venger, Bond, seul, le poursuit jusqu’aux Etats-Unis, en opposition à toutes les règles de son service. C’est alors que Boyd fait du Boyd. Il montre un homme tourmenté par la vengeance, au passé mal cicatrisé, seul face au mal et à ce qu’il croit être son devoir. Il n’a plus besoin de gadgets spéciaux, il n’est qu’un être de chair, de contradictions, qui ne trouve jamais le repos auquel pourtant il aspire, et qui a peur de se retrouver vieux et seul. " M lui avait dit de se détendre, de se rétablir, de se dorloter. Mais ce qu’il avait surtout, lui, en tête, c’était de se venger. Il voulait traquer ces gens, les retrouver et les affronter. Il voulait incarner leur châtiment brutal et jouir de cet instant."

Et William Boyd nous emmène alors dans cette vengeance implacable, et douloureuse, à travers un suspense rondement mené et prenant. Un exercice de style sans doute, mais très joliment gagné.


"Solo", William Boyd traduit de l’anglais par Christiane Besse, Points Seuil n° P4055, 346 pp.