Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Que reste-t-il de nos vies quand on en fait le bilan ? Question assassine.

Faut-il un jour faire cet exercice hautement périlleux : voir “Ce qui reste de nos vies” comme le titre le roman magnifique de l’auteur israélienne Zeruya Shalev ? La grande question, la seule qui vaille, est celle de l’amour donné et reçu, l’amour familial des parents, des enfants, comme l’amour d’un couple, avec ses illusions, ses lueurs, ses déceptions, ses occasions manquées, ses suites de hasards qui font que nos trajectoires vont toujours en zigzag.

Le livre est splendide car Zeruya Shalev nous entraîne dans la tête de ses personnages à travers de très longues phrases mais qui vont au plus près des sentiments et de la mélancolie, de ce qui nous rend humains.

Une mère va mourir. Hemda, à 80 ans, se remémore sa vie, son enfance difficile au kibboutz avec une mère absente et un père trop exigeant. Il y avait alors si peu d’amour et, frustrée d’enfance, elle devint à son tour une mère absente pour ses propres enfants. Ils sont pourtant là, à son chevet, empêtrés eux-mêmes dans leurs crises personnelles.

Dina, sa fille, si déçue que sa mère lui préférait son frère. Elle s’est mariée à Amos, le photographe, sur un coup de tête, dans le hasard d’une soirée d’été. Mais qu’ont-ils encore à se dire vingt ans plus tard ? Dina n’a jamais accepté la mort, à la naissance, du fils jumeau, et Nitzane, la fille en pleine révolte adolescente, n’exprime-t-elle pas l’échec de ses propres illusions sur l’amour ? Dina peut-elle recommencer à aimer, à donner, en adoptant un orphelin russe ? Ou n’est-ce qu’égoïsme et une illusion de plus ?

Avner, le fils chéri de sa maman, est un avocat idéaliste qui se bat pour la cause des Bédouins, mais son combat s’est usé sur tant d’échecs. Comme s’est usé son amour pour Salomé. Il s’émeut de découvrir, à côté du lit de sa mère à l’hôpital, un couple qui semble avoir découvert les secrets de l’amour et il cherche à mieux connaître cette femme qu’il a vue au chevet de son amant. Peut-on encore refaire ce qui a été défait ?

Zeruya Shalev parle merveilleusement de ces liens compliqués entre parents et enfants, entre frère et sœur, entre hommes et femmes. Des relations dans lesquelles la tendresse a autant de poids que la douleur et la frustration. La mort de la mère est le révélateur de cette archéologie des sentiments qu’on se cache en vain toute sa vie. “Comment savoir ce qu’on doit faire ? La réponse est que personne ne sait sauf quelques chanceux pour qui tout est clair.”

Notre vie est faite de hasards qu’on saisit ou non. “On nous cache”, écrit encore Zeruya Shalev, “que la vie est courte, beaucoup plus que ce qu’on fait croire aux mortels.” Mais un bilan n’est jamais définitif, il y a toujours place pour une lueur, pour se réchauffer à nouveau à l’amour : “Elle ne devait pas être triste ni se lamenter sur sa jeunesse car le temps était circulaire malgré un trajet dont l’aboutissement était clair, la jeunesse se répartissait tout au long de la vie, exactement comme la vieillesse, les bienfaits de l’amour pouvaient se terrer dans les recoins les plus inattendus, il n’était jamais trop tard, parfois un seul instant d’amour comptait autant que de nombreuses années.” Et ce roman si nostalgique se termine par une petite lueur.

Israélienne, Zeruya Shalev n’écrit pas un roman politique, mais on voit bien qu’entre son pays et elle, il y a la même histoire de désamour.

Elle évoque par de toutes petites touches, la désillusion des kibboutz, celle des militants des droits de l’homme et le “sort de son pays, vieilli avant d’avoir grandi, pourri avant d’avoir mûri. Ce pays qui s’appuie sur autant de morts, des morts qui doivent continuer à le tenir à bout de bras malgré leur faiblesse grandissante”.


Zeurya Shalev, "Ce qui reste de nos vies", traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Folio n° 6158, 542 pp.