Alors que des lettres de Marcel Proust à Céleste, sa gouvernante, viennent de s’envoler à plus de 10000euros chacune lors d’une vente chez Sotheby’s à Paris, le 16décembre dernier, un petit essai d’une journaliste italienne, Lorenza Foschini, "Le Manteau de Proust", paraît chez une maison d’édition franco-italienne, récit de la soif de "sauvetage" d’un collectionneur.

Membre de l’association des Amis de Marcel Proust depuis l’âge de dix-huit ans, grande lectrice et amatrice de l’œuvre du grand écrivain,la journaliste anotamment traduit le troisième tome de la magistrale "A la recherche du temps perdu", "Le côté de Guermantes", du français vers l’italien et organisé de nombreuses conférences. Longtemps correspondante de la RAI au Vatican, entre autres émissions, son expérience de journaliste lui a permis de mener une enquête à la recherche d’une relique: un pardessus de laine râpé doublé de fourrure de loutre.

Tout a commencé quand...

J’ai interviewé, pour la télévision, Piero Tosi, l’un des costumiers les plus connus au monde. C’est un véritable maître. Il m’a raconté toute l’histoire du film que Luchino Visconti devait tourner, adapté de "A la Recherche du temps perdu" et pour lequel il faisait des repérages à Paris. On lui avait parlé de cet homme formidable qui habitait en banlieue parisienne, industriel, propriétaire d’une usine de parfums, qui, opéré de l’appendicite quand il était jeune par Robert Proust, s’était rendu chez le docteur pour payer les honoraires et avait vu des manuscrits de Marcel. Quand Piero Tosi a retrouvé le nom de cet homme, ma recherche personnelle a commencé.

Est-ce de cette manière que Jacques Guérin, le plus grand collectionneur du XXe siècle, s'est trouvé du goût pour les livres ?

En réalité, lorsque Robert Proust lui a montré les manuscrits de "La Recherche", le jeune homme était très ému parce qu’il était déjà bibliophile et fou amoureux de tout ce qui concernait Proust. Il avait déjà des écrits d’Apollinaire, par exemple.

Malheureusement, il est décédé, presque centenaire, en 2000...

Oui. Mais j’ai retrouvé un homme, Italien, qui a vécu près de lui lors de ses quinze dernières années et avec son aide, j’ai pu remonter le fil de l’histoire du manteau de Proust.

Est-ce que des objets peuvent définir un homme, un artiste ? Que penser de ce fétichisme ?

Je ne suis pas sûre qu’il s’agisse de fétichisme. Le manteau de Proust est le plus important de la littérature française. Proust avait déjà découvert que, souvent, dans les familles, on parle à travers les choses, l’amour et la haine se manifestent à travers les objets de quelqu’un qu’on a aimé, ou pas. Les choses sont très importantes. A travers elles, on peut exprimer des sentiments qu’on n’a pas le courage d’exprimer de vive voix. Tout le monde possède quelque chose qui a appartenu à quelqu’un qui a disparu, un foulard, un bijou, un bureau. On transpose l’amour pour ces personnes à travers ces objets, ce n’est pas du fétichisme mais du métalangage. Par exemple, la haine de Marthe Proust, la femme de Robert, pour Marcel est significative: elle déchire et brûle tout ce qui a pu appartenir à son beau-frère, ce qui prouve que les choses ont du sens et de l’importance.

Etait-ce symbolique pour elle de détruire les papiers ? Avait-elle le sentiment de tirer un trait sur leurs liens ?

Tout à fait. C’était un acte de haine parce que cela arrive toujours quand on ne supporte pas la différence. Dans ce cas, au début du XXe siècle, c’était une question de sexualité et, pour Marcel Proust, d’homosexualité, aujourd’hui, il s’agirait plutôt de racisme. Marthe Proust a détruit toutes les lettres d’amour de Marcel parce qu’elles étaient adressées à des hommes.

"Le Manteau de Proust", c'est aussi le portrait d'un collectionneur...

Jacques Guérin ne voulait pas être défini comme collectionneur, il voulait être sauveur. Il ne montrait jamais ses lettres, ses papiers et ses livres. Il invitait les gens chez lui mais il inventait toujours une excuse parce qu’il était très jaloux, très possessif. Proche de la mort, on lui a suggéré de faire une donation en son nom au lieu de vendre toutes ces choses et il a répondu "non, il faut payer très cher pour comprendre la valeur de ces choses". Il a donc tout vendu.